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Alzheimer : la nature contre l’amnésie

Alzheimer : la nature contre l’amnésie

L’exemple d’un jardin à l’hôpital de Nancy

Publié le 30.05.2018 Propos recueillis par Cécile Coumau

Pionnière dans le domaine des jardins thérapeutiques, le Dr Thérèse Jonveaux, neuropsychologue, innove depuis 7 ans au CHU de Nancy, et notamment pour le service accueillant des malades d’Alzheimer. Entre études scientifiques et témoignages sur le terrain, l’initiative remporte un franc succès. Rencontre.

Comment l'idée de créer un jardin thérapeutique au Centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Nancy a-t-elle germé ?

Dr Thérèse Jonveaux : « Mon domaine, c’est la neuropsychologie, la mémoire, la maladie d’Alzheimer. J’ai travaillé dans différentes régions auprès de personnes souffrant de ce type de pathologie et j’ai constaté que l’environnement hospitalier avait un impact sur les malades. Un impact qui peut d’ailleurs être négatif ! Mais lorsque j’ai exercé dans un ancien sanatorium, j’ai aussi perçu l’effet positif du simple fait de pouvoir sortir hors des murs de l’hôpital. Je m’en suis souvenue quand je suis arrivée au CHU de Nancy, au centre Paul-Spillmann, en 1997. Quand l’idée de déménager en centre ville a émergé, notre projet de service intégrait un accès à un jardin clos. »

Comment la direction de l'hôpital et vos confrères médecins ont-ils accueilli ce projet ?

« Au début des années 2000, aucun hôpital ne possédait de jardin à visée thérapeutique. Pour convaincre, je me suis appuyée sur les études de Clare Copper Marcus, professeur à l’université de Berkeley, qui a beaucoup travaillé sur les effets bénéfiques des jardins sur la santé. J’ai croisé cela avec mes connaissances sur la maladie d’Alzheimer, sur la façon dont l’environnement peut stimuler les capacités restantes. »

« Le point de départ est le suivant : dans la maladie d'Alzheimer, la mémoire et la communication sont touchées. Grâce au jardin, nous voulions donc faciliter leur maintien.»

Quels sont les principes fondamentaux qui vous ont guidé dans l'élaboration du jardin « art, mémoire et vie » ?

« Le point de départ est le suivant : dans la maladie d’Alzheimer, la mémoire et la communication sont touchées. Grâce au jardin, nous voulions donc faciliter leur maintien, notamment en sollicitant les émotions, en apaisant les troubles du comportement et en entretenant une forme d’autonomie. Je savais que des résidents d’un Ehpad [établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, NDLR] empêchés de sortir à l’extérieur des locaux où ils résident montrent une agressivité accrue. Une situation entraînant souvent le recours à des médicaments sédatifs. Or, la Constitution française stipule que chaque citoyen doit avoir un environnement adapté à sa pathologie. Autre réalité : l’environnement intérieur, les locaux des résidences ou des hôpitaux, sont généralement plutôt fonctionnels et manquent souvent de repères et d’intérêt pour les personnes qui les habitent. Nous avons donc voulu structurer le jardin pour qu’il stimule tous les sens des patients : ouïe, odorat, vision, toucher et même le goût. »

« Les connaissances sur les plantes – qui se maintiennent très longtemps chez les malades – constituent un autre vecteur. Nous y puisons pour faire remonter des souvenirs. »

Concrètement, comment un jardin peut-il soigner ?

« Nous disposons de 4 000 m2, structurés en 4 carrés identiques. À présent, chaque carré a son caractère et illustre un élément : la Terre, le Feu, le Vent et l’Eau. Les plantes, les couleurs, les matériaux rappellent ces thématiques. Par ailleurs, nous avons aménagé des espaces pour créer de la convivialité et d’autres plutôt pour l’intimité. C’est un moyen de stimuler l’intérêt et la communication. Les connaissances sur les plantes – qui se maintiennent très longtemps chez les malades – constituent un autre vecteur. Nous y puisons pour faire remonter des souvenirs.

Le jardin est également conçu de manière à ce que chacun puisse choisir son chemin – afin de faciliter l’autonomie – sans risque de se perdre grâce à des repères. Les patients peuvent même s’y promener la nuit, s’ils ne trouvent pas le sommeil. »

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Le jardin du CHU accueille aussi des œuvres d'art qui font partie du projet de soin ?

« Oui, j’ai fait appel au Dr Reinhard Fescharek qui est à la fois médecin et sculpteur. Les œuvres d’art permettent tout à la fois d’observer, de toucher des matières différentes, de susciter des émotions positives, de réveiller des souvenirs. Et toujours pour travailler sur la mémoire, notre jardin est conçu pour accueillir des ateliers s’appuyant sur des références culturelles communes. Nous nous sommes par exemple rendu compte que les références régionales avaient un fort pouvoir de réminiscence. Notre atelier sur Saint-Nicolas, figure emblématique de la Lorraine, a par exemple stimulé de nombreux échanges entre les malades et ainsi favorisé la communication. La végétation et les œuvres d’art conçues spécifiquement pour le jardin illustrent aussi des références culturelles Lorraine. »

 

« Nous voudrions partager notre expérience et notre savoir-faire qui pourrait profiter à d’autres structures que celles qui prennent en charge les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. »

Avez-vous évalué les vertus thérapeutiques du jardin ?

« Grâce à plusieurs projets de recherche, nous avons déjà constaté que les malades dormaient mieux et qu’ils avaient une meilleure conscience d’eux-mêmes. Par ailleurs, nous avons mis en évidence que ce jardin était aussi un élément de stabilité des équipes et un moyen de lutter contre le burn-out. Nous menons actuellement une étude pour mesurer la capacité attentionnelle des infirmières après avoir pris une pause dans le jardin. Aujourd’hui, nous voudrions partager notre expérience et notre savoir-faire qui pourrait profiter à d’autres structures que celles qui prennent en charge les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer. Nous avons conceptualisé ces connaissances dans un logiciel original qui devrait être rendu public dans les prochaines semaines. Mis à la disposition des établissements de santé en Lorraine (région pilote), il permet sous forme d’un questionnaire d’évaluer la faisabilité humaine, environnementale et matérielle d’un jardin thérapeutique adapté au public auquel il est destiné. C’est une façon pour nous d’essaimer… »

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