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Le jeûne : dangereux pour la santé ?

Le jeûne : dangereux pour la santé ?

Interview du Dr Coudron

Publié le 15.01.2018 Anne de Labouret, pharmacienne

Depuis de nombreuses années, le Dr Lionel Coudron accompagne ses patients dans leur démarche de jeûne. Nous avons demandé à ce spécialiste de nous éclairer sur cette pratique, quitte à balayer quelques idées reçues.

 

S’il existait une marmite du yoga, on pourrait dire que le Dr Coudron est tombé dedans. Yoguiste convaincu, il est aussi médecin acupuncteur et nutritionniste. Au fil des ans, sa curiosité pour les différentes manières de s’alimenter l’a conduit tout naturellement à s’intéresser au jeûne, qu’il pratique lui-même depuis les années 2000.

En 2008, il a collaboré à la « Croisade pour la santé » organisée par l’Association française du jeûne : 14 jours de jeûne et de marche (de Bordeaux à Paris !) qui ont montré de façon un peu spectaculaire que jeûne et activité physique font bon ménage. Ainsi, on peut donc parcourir plus de 500 km à pied sans manger et sans avoir de problème de santé ! L’événement a défrayé la chronique. Pour le Dr Coudron, le jeûne est une pratique simple, accessible et particulièrement efficace en terme de bénéfices pour la santé.

Pensees Sauvages : Comment l’organisme fonctionne-t-il quand il est privé de nourriture ?

Dr Lionel Coudron : « Jeûner, au sens strict du terme, c’est arrêter toute prise alimentaire… ce qui n’empêche bien sûr pas de boire de l’eau.

Que nous lui apportions ou non de la nourriture, notre corps a besoin d’énergie et il sait comment la produire. Lorsque nous mangeons, l’organisme utilise le glucose issu de l’alimentation pour produire de l’énergie. Le glucose est stocké sous forme de réserve dans les muscles, le foie… puis dans les graisses. Si nous cessons de manger (et en dessous de 450kcal/jour), le corps met en place un mécanisme alternatif de production d’énergie : il commence par épuiser les réserves musculaires et hépatiques, puis il se tourne vers les graisses qui, en “brûlant”, libèrent une nouvelle source d’énergie : les corps cétoniques. Ainsi, après environ 36 heures sans apport alimentaire, l’organisme atteint la “cétose”.

Cette utilisation des corps cétoniques est l’état que l’on veut atteindre par le jeûne. Par chance, les corps cétoniques sont à la fois anorexigènes et psychostimulants et le cerveau en est particulièrement friand, ce qui lui permet de continuer à fonctionner parfaitement, même pendant le jeûne. »

La pratique du jeûne joue à long terme un rôle important dans la prévention du “bien vieillir”.

Quel est l’intérêt ?

« Le jeûne permet de nettoyer l’organisme des cellules qui commencent à dysfonctionner. En effet, il active les mécanismes d’autodestruction des cellules qui ne fonctionnent pas bien. C’est le mécanisme de l’“autophagie”, auquel la science s’intéresse de près et qui a même fait l’objet du Prix Nobel de médecine en 2016. En nettoyant les cellules qui dysfonctionnent au profit de celles qui fonctionnent normalement, la pratique du jeûne joue à long terme un rôle important dans la prévention du “bien vieillir”. Le jeûne nous aide à rester en bonne santé le plus longtemps possible. »

L’organisme humain est programmé pour la privation.

La pratique du jeûne est-elle liée à un effet de mode ?

« On entend parfois dire que jeûner n’est pas naturel, ce qui est tout à fait faux. L’organisme humain est programmé pour la privation. À l’échelle de l’être humain, depuis la Préhistoire, le corps de l’homme a supporté de longues périodes sans s’alimenter. Comme les animaux, il doit sa survie à sa capacité à se priver de nourriture… donc à jeûner, en attendant de retrouver de quoi se nourrir. C’est seulement au cours des derniers siècles qu’il a pris l’habitude de manger régulièrement (et même à heures fixes). »

Il existe plusieurs façons de jeûner. Quel type de jeûne recommandez-vous ?

« La méthode du Dr Büchinger, répandue en Allemagne, est probablement la plus accessible. Plutôt que de se contraindre à un jeûne hydrique pur (uniquement de l’eau pour s’hydrater), le jeûne Büchinger limite l’apport calorique quotidien à 450 kcal et moins de 50 g de glucides, ce qui permet de maintenir l’organisme en état de cétose. En pratique, la personne boit de l’eau sous forme d’eau minérale ou de tisanes pendant la journée puis, le soir, elle s’accorde un bouillon de légumes clair.

Le bouillon limite la sensation de faim des premiers jours. Il rend également le jeûne plus convivial et plus facile à vivre en famille ou en société. Les légumes et le sel apportent des sels minéraux qui compensent les carences minérales.

Il existe d’autres alternatives au jeûne, sous forme de “jeûnes courts” (14 heures ou 2 jours). Si la durée du jeûne est alors trop courte pour atteindre la cétose, l’absence de pics insuliniques met le corps au repos. Même des jeûnes courts ont des effets bénéfiques sur la concentration et le niveau de stress.

En réalité, jeûner n’est pas très compliqué et le jeune hydrique pur est une pratique assez facile quand on en a l’habitude. »

Le jeûne diminue le stress et l’anxiété et apprend à lâcher prise.

Quels sont les bénéfices du jeûne ?

« Le jeûne améliore la concentration et donne un sentiment accru de lucidité. Il diminue le stress et l’anxiété et apprend à lâcher prise. Dans notre société où tous les aliments sont à notre disposition (y compris sans y penser, par exemple lorsqu’on grignote devant la télévision), il permet également de retrouver le goût des aliments. Enfin, le jeûne a des effets bénéfiques sur d’éventuelles douleurs d’origine inflammatoire (arthrose, sclérose en plaque, etc.). Pour que ces derniers effets soient durables, il est nécessaire de prolonger le jeûne au-delà de 6 jours ou de le répéter deux fois par an. »

 

Y a-t-il des contre-indications ?

« Oui, le jeûne ne doit pas être pratiqué par les enfants, les adolescents et les femmes enceintes. Il est également contre-indiqué en cas de troubles du comportement alimentaire, chez les personnes dont la masse musculaire est très faible et chez celles qui souffrent d’une pathologie du rythme cardiaque.

Bien évidemment, les personnes malades qui souhaitent faire un jeûne doivent être suivies médicalement avant, pendant et après la durée de privation de nourriture. Un suivi médical rigoureux s’impose également au-delà de 70 ans. »

Le jeûne offre pourtant une palette d’effets bénéfiques importants et il présente des effets secondaires très faibles et limités si on le compare aux traitements médicamenteux.

Faut-il prendre des précautions quand on jeûne ?

« La perte en sels minéraux induite par la privation de nourriture peut provoquer de la fatigue et une baisse d’énergie. Certaines personnes souffrent également de maux de tête, de nausées, de douleurs, voire d’éruptions cutanées. Ces inconvénients sont naturels et ils sont liés à la bascule du corps en cétose. Il est tout à fait possible de ne pas subir cette phase réactionnelle en buvant pendant la période de jeûne des eaux fortement minéralisées (Vichy, Hépar, etc.) ou en prenant des complexes minéraux à base de potassium, de calcium et de magnésium. »

Si le jeûne est un outil puissant pour nettoyer et purifier l’organisme, il ne permet pas d’améliorer durablement sa santé si on ne change rien à son hygiène de vie une fois la parenthèse refermée.

Vaut-il mieux jeûner pendant 6 ou 15 jours ?

« L’expérience du jeûne est millénaire dans différentes cultures… mais on manque cruellement d’études comparatives scientifiques. Le jeûne offre pourtant une palette d’effets bénéfiques importants et il présente des effets secondaires très faibles et limités si on le compare aux traitements médicamenteux. Un vaste champ de recherche est devant nous. L’une des principales difficultés est que ces études sont coûteuses… et que l’industrie pharmaceutique n’a aucun intérêt à les subventionner puisque le jeûne se passe de médicaments !

Seules des études bien menées pourront nous aider à mieux maîtriser les indications et les différents aspects du jeûne. Il faudrait par exemple déterminer le temps de jeûne optimal en fonction des différentes indications : 6 jours ? Plus ?… Ou moins ? Il faudrait également comparer le jeûne hydrique pur et la méthode de Büchinger. Ou encore établir s’il vaut mieux jeûner 15 jours d’affilée par an ou suivre deux jeûnes dans l’année… Pour le moment, les spécialistes se basent sur leur expérience personnelle pour conseiller leurs “patients”. »

Si le jeûne est un outil puissant pour nettoyer et purifier l’organisme, il ne permet pas d’améliorer durablement sa santé si on ne change rien à son hygiène de vie une fois la parenthèse refermée.

Hypertension, diabète, obésité, athérome, maladies inflammatoires, etc. Le « jeûne » permet-il de lutter contre les maladies dites « de civilisation » ?

« Jeûner ne résout pas tout. Si le jeûne est un outil puissant pour nettoyer et purifier l’organisme, il ne permet pas d’améliorer durablement sa santé si on ne change rien à son hygiène de vie une fois la parenthèse refermée. Le jeûne peut constituer un tremplin vers de meilleures habitudes alimentaires. C’est un outil qui permet de prendre conscience des bénéfices d’une démarche globale et d’une hygiène de vie saine : bien manger, bouger et bien dormir. »

Jeûner, c’est d’abord continuer à vivre, avoir l’esprit en éveil et prendre soin de son corps.

Jeûner n’est donc pas si difficile ?

« Jeûner, ce n’est pas seulement se priver de nourriture, c’est toute une démarche globale qui consiste à prendre soin de soi et de son corps. La motivation est l’élément-clé de la démarche. On ne peut contraindre quelqu’un au jeûne. L’envie doit être personnelle, sincère, intérieure. Une fois sa décision prise, un adulte jeune et en bonne santé peut sans précaution particulière et sans grandes difficultés entreprendre un jeûne de 7 à 10 jours. Au-delà de 15 jours, un suivi médical est indispensable. »

Est-il possible de garder une activité pendant la période de jeûne ?

« Bien sûr. Jeûner, ce n’est pas rester coucher sans rien faire. Bien au contraire ! Certes on peut profiter du jeûne pour faire une pause dans sa vie, mais on peut tout autant continuer à travailler et à vivre normalement.

Dès les premiers jours, le jeûne provoque une légère fonte musculaire. Pour rester en forme, il faut donc bouger. Je conseille d’éviter les sports extrêmes pour privilégier les activités douces : randonnée, marche, vélo, natation, gymnastique, musculation, yoga, etc. Toutes ces activités permettent de stimuler les muscles, d’éviter les sensations de raideur et de retrouver de la vitalité.

Jeûner, c’est d’abord continuer à vivre, avoir l’esprit en éveil et prendre soin de son corps. Une période privilégiée pour méditer, faire le vide en soi, s’accorder des moments de calme et de réflexion : il serait dommage de ne pas en profiter. Se faire masser est aussi une belle manière de se reconnecter avec son corps. À vous le calme et la paix intérieure… »

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