Décryptage
La balade en forêt, nouvelle thérapie ?

La balade en forêt, nouvelle thérapie ?

Les chercheurs le confirment : la nature soigne.

Publié le 28.05.2017 Cécile Coumau

Les médecins peuvent prescrire une activité physique. Pourquoi pas une dose de nature ? Les études établissant un lien entre la bonne santé et la fréquentation d'espaces verts se multiplient. Loin derrière les États-Unis, la Grande-Bretagne et le Japon, la France commence à s'intéresser à ces soins naturels d'un nouveau genre.

 

Et si vous vous faisiez rembourser votre ticket d’entrée dans un grand parc par votre mutuelle comme n’importe quel médicament ? L’idée peut paraître saugrenue mais des compagnies d’assurance américaines sont déjà passées à l’acte. Non par philanthropie mais par intérêt économique, explique Jérôme Pellissier dans son livre Jardins thérapeutiques et hortithérapie (1). Être au contact de la nature aurait un impact positif sur notre santé. Le foisonnement actuel d’études scientifiques le prouve et certaines compagnies d’assurance n’ont pas tardé à jouer la carte de la prévention par la nature.

Les premières recherches ont été menées aux États-Unis et en Grande-Bretagne à la fin des années 1970.

Ce sont sans doute les travaux de Roger Ulrich, en 1984, qui marquent le plus les esprits. L’étude (2) de cet architecte suédois fera date. Spécialiste des établissements de soins, il démontre que les patients qui bénéficient d’une chambre avec vue sur une forêt consomment moins d’antidouleurs, récupèrent plus vite et, du coup, restent moins longtemps hospitalisés. La preuve, publiée dans la prestigieuse revue Science, pèse lourd. Cependant, « le personnel hospitalier avait déjà remarqué que les attitudes des patients dépendaient du côté du couloir où ils se trouvaient, indique Jérôme Pellissier. Côté jardin, ils étaient moins pénibles et se remettaient plus vite. »

 

Forts de ces données empiriques et de ce début de preuves scientifiques, des chercheurs américains et britanniques vont poursuivre les travaux sur le lien entre le végétal et la santé. Des théories vont asseoir cette nouvelle discipline. Tout d’abord, celle de la « salutogénèse ». « Au lieu de ne voir les maladies que par le prisme des facteurs de risque qui les favorisent, un sociologue américain a proposé de s’intéresser aux facteurs bénéfiques à la santé et au bien-être, explique l’ethnobiologiste Joris Zufferey. C’est un vrai changement de paradigme. » Au milieu des années 80, le biologiste – toujours américain ! – Edward O. Wilson élabore le concept de la « biophilie ». Chaque être humain aurait un amour inné du vivant, un lien génétique avec la nature qui expliquerait que vivre au vert nous ferait le plus grand bien. Toujours dans les années 80, les Japonais apportent leur pierre à l’édifice en inventant le concept du « bain de forêt », soit shirin-yoku. Cette pratique courante et reconnue au pays du soleil levant consiste à s’immerger plusieurs heures, voire plusieurs jours, dans des forêts, pour faire baisser la pression urbaine et diminuer le stress.

Et en France ? C'est un peu morne plaine...

« Il vaut presque mieux vivre en prison qu’en Ehpad, ironise Jérôme Pellissier. Le Code de procédure pénale prévoit que tout détenu a droit au minimum à une promenade d’une heure par jour à l’air libre alors que la Direction générale de la santé ne prévoit de faire sortir les résidents en extérieur qu’une demi-heure par semaine ! » La culture dominante du cure sur le care, de la « guérison » sur le « prendre soin » explique bien sûr le retard français. Cependant, la greffe commence à prendre. « L’intérêt des soignants pour ces sujets se développe, reconnaît l’ethnopsychologue Jérôme Pellissier, mais il est trop tôt pour dire si c’est un effet de mode. »

Le monde médical français commence à bouger parce que les preuves s’accumulent. Des travaux croisant l’épidémiologie, la psychologie environnementale et la sociologie de la santé paraissent dans des revues scientifiques réputées. Même la Commission européenne a lancé un projet en 2012, appelé Phénotype, qui visait à évaluer les effets positifs sur la santé de l’environnement naturel extérieur. « Il s’agissait de recueillir les preuves existantes et de les traduire en recommandations pratiques pour que les politiques s’en saisissent », raconte Joris Zufferey qui a participé à ce projet. (2’)

L’épluchage des études scientifiques, réalisé par Zufferey dans le cadre de Phénotype, montre que c’est sur la santé psychologique que la fréquentation de la nature semble apporter le plus de bénéfices. « Les preuves les plus fortes se rapportent à la récupération du stress et à la fatigue de l’attention car elles s’appuient sur un nombre important d’études de qualité », écrit Joris Zufferey. Voir des espaces verts ou s’y promener fait baisser la pression artérielle, modère l’activité cardiaque ou encore la tension musculaire. Les baisses de prescriptions d’antidouleurs et d’antidépresseurs constituent aussi de bons indicateurs. Les « bains de forêt » japonais feraient baisser le taux de cortisol – l’hormone du stress – et, à long terme, ils renforceraient notre système immunitaire. Mais le vert n’a pas le monopole des bienfaits sur la santé. D’après une étude néo-zélandaise (3), la vue sur mer protégerait  même davantage de l’anxiété et des troubles de l’humeur que la vue sur jardin ! Par ailleurs, les malades ne sont pas les seuls bénéficiaires. Les soignants pouvant faire des pauses dans un jardin sont moins sujets au burn out. Le niveau de stress varie même entre des soignants d’un même hôpital, les uns travaillant dans les services du rez-de-chaussée avec accès au jardin et les autres travaillant dans les étages.

La fréquentation d'espaces naturels serait aussi très bénéfique pour nos capacités d'attention.

Dans des environnements urbains, notre attention est sur-sollicitée. Résultat : certains se protègent en fermant l’accès à ces stimuli. Ils n’entendent plus les oiseaux, ne voient plus un chapelet de nuages, ne sentent plus le chèvrefeuille au milieu de la ville. Du coup, ils sont aussi moins réceptifs à toute forme de communication. « Dans la nature, les stimuli sont plus doux, notre cerveau est nourri en permanence mais pas surchargé », explique Jérôme Pellissier. Des malades d’Alzheimer, des autistes, confrontés à des problèmes de communication ou encore des enfants souffrant de TDAH (trouble de déficit de l’attention avec hyperactivité) profiteront d’autant plus d’être au contact de la nature.

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Du côté de l'impact physique, le niveau de preuves est plus modéré.

Une très grande étude menée aux Pays-Bas (4) a mis en évidence un bénéfice global sur la santé : en croisant les données sur les lieux de vie et les dossiers médicaux de 350 000 personnes, les chercheurs montrent une association nette entre un environnement vert et une espérance de vie en bonne santé plus longue. D’autres travaux mettent en évidence un IMC (indice de masse corporelle) plus faible chez ceux qui fréquentent des espaces verts. En fait, les études ont du mal à établir un lien direct. L’impact physique est souvent dû au fait que les espaces verts favorisent la pratique d’un sport.

Bien sûr, les études peinent encore à démontrer de manière totalement indiscutable le lien entre santé et nature. Difficile de dire si la nature seule nous soigne ou si ce sont les activités que nous y pratiquons. « Beaucoup de questions restent en suspens », reconnaît Joris Zufferey mais quelques certitudes se dégagent.

Tout d’abord, même la nature en boîte a du bon. Une chambre d’hôpital décorée de photos de nature améliore déjà le bien-être de ses occupants. Mais c’est moins efficace qu’une fenêtre avec vue sur un jardin et encore moins que le fait de pouvoir s’y promener. Autre certitude : la taille de l’espace vert module l’impact : plus il est grand, plus il est possible d’y pratiquer une activité physique. Les experts du sujet s’accordent aussi sur un point : un environnement naturel constitue un support d’activités très variées, allant de la simple observation, à la méditation, au jardinage, au sport, en passant par les  rencontres. Chacun peut choisir en fonction de ses besoins. Un jardin thérapeutique, avec un projet de soins spécifique, pourra même démultiplier ces potentialités en organisant des ateliers stimulant la sensorialité. Une telle diversité de sollicitations est difficile à recréer dans un bâtiment.

Faut-il en venir à coucher sur une ordonnance : « Promenade quotidienne en forêt » ?

Depuis le 1er mars 2017, les prescriptions de sport sont bien autorisées… « Nous n’en sommes pas encore là », estime Jérôme Pellissier. Encore faudrait-il savoir la dose de nature souhaitable. « La norme de l’OMS (Organisation mondiale de la santé) qui voudrait que chaque habitant puisse disposer de 12 m2 d’espace vert est une légende urbaine », lance Joris Zufferey. La Commission européenne recommande, elle, que tout citadin soit à moins de 300 m, soit 5 mn à pied, d’un espace vert. Quant aux hôpitaux, la grande majorité ne dispose pas d’espace vert et encore moins de jardin thérapeutique. « Pour obtenir les budgets nécessaires à sa construction, il faut y croire vraiment », souffle Jérôme Pellissier. Mais l’ethnopsychologue formule un rêve : « Quand les établissements de soin seront notés comme des hôtels, via une sorte de TripAdvisor, les témoignages des patients sur le jardin changeront peut-être la donne… »

 

(1) Pellissier Jérôme, Jardins thérapeutiques et hortithérapie, Éditions Dunod, 2017.
(2) Ulrich R., View through a window may influence recovery from surgery, Science, April 27, 1984, v. 224, p. 420.
(2’) Le rapport est très volumineux mais une synthèse est consultable à cette adresse : http://cordis.europa.eu/result/rcn/188092_fr.html
(3) Nutsford Daniel & al., Residential exposure to visible blue space (but not green space) associated with lower psychological distress in a capital cityHealth & Place, May 2016.
(4) Maas J., Morbidity is related to a green living environnement, Journal of Epidemiology & Community Health, December 2009.
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