Décryptage
Nos 11 candidats vont-ils changer notre rapport aux médicaments et aux vaccins ?

Nos 11 candidats vont-ils changer notre rapport aux médicaments et aux vaccins ?

Publié le 18.04.2017 Claire Sergent

Il y a un peu plus d’un mois, le professeur Philippe Even, ancien doyen de la faculté de médecine de Paris et président de l’institut Necker, Michèle Rivasi, député européenne, et le biologiste Jacques Testar interpellaient les candidats sur la politique actuelle du médicament et des vaccins et notamment sur le problème des conflits d’intérêts avec les laboratoires pharmaceutiques. Ont-ils entendu leurs questions ? Ont-ils tenté d’y répondre ? Pensées sauvages passe au crible leurs programmes de santé.

La surconsommation de médicaments

Le candidat de la France insoumise dresse le constat suivant : « La France se distingue par une consommation de médicaments parmi les plus élevées au monde, notamment les anxiolytiques et les antibiotiques. » Pour lui, cela vient notamment « des stratégies commerciales des laboratoires pharmaceutiques » qui conduisent à « des prescriptions médicales contenant davantage de produits que dans les autres pays, avec notamment une part plus élevée de médicaments récents et coûteux, pas toujours plus efficaces que des produits plus anciens ». Jean-Luc Mélenchon dénonce « une situation qui ne profite qu’à l’industrie pharmaceutique et menace même la santé de la population en alimentant l’antibiorésistance – on consomme deux fois plus d’antibiotiques en France qu’en Allemagne ».

Nicolas Dupont-Aignan s’inquiète également :  « L’Assurance maladie a dépensé 23 Md€ en remboursement de médicaments en 2014, en hausse de 3,8 % par rapport à l’an passé, ce qui met la France 20 % au-dessus de la moyenne européenne de consommation de médicaments par habitant, sans que la santé des Français soit pour autant meilleure. » Le candidat de Debout la France cite notamment le problème des « traitements des maladies chroniques (antidiabétiques, antirhumatismaux, maladies rares) » qui constituent pour lui « une véritable rente de situation pour les laboratoires ». Tout cela est le résultat de conflits d’intérêts, dénoncés par le Pr Even et Michèle Rivasi.

 

Remettre à plat un circuit du médicament sous l’influence des laboratoires pharmaceutiques.

L’offensive vient à la gauche de la gauche. Philippe Poutou accuse : « En France, les prix des médicaments ne sont pas libres, ils sont le fruit d’une très opaque négociation entre le gouvernement et l’industrie pharmaceutique à travers un Comité économique des produits de santé (CEPS). » L’opacité de ce CEPS avait d’ailleurs été dénoncée par le Pr Even et Michèle Rivasi. Ils expliquent que ce comité « où ne siègent jamais ni médecins, ni pharmaciens, mais des représentants des ministères de l’Économie et de la Santé et de l’Assurance maladie » doit être « profondément réformé ». Le candidat du NPA soutient la demande de Médecins du monde « de refuser de s’aligner sur les exigences de prix des firmes pharmaceutiques, de rendre le système d’arbitrage des prix plus démocratique et transparent, en y associant de façon structurelle des représentants des patients et des professionnels ». Il veut également que « les essais cliniques soient réalisés par des médecins chercheurs indépendants des laboratoires », pour assurer la transparence et le bien-fondé de ces essais.

 

Jean-Luc Mélenchon veut également garantir l’indépendance de la recherche et de l’évaluation des médicaments. Il propose de « créer un pôle public du médicament, chargé des activités de recherche (via des coopérations avec l’INSERM et le CNRS notamment) et de la production de médicaments jugés essentiels ». Pour lutter contre les conflits d’intérêts, il souhaite également « interdire la publicité sur le médicament et l’accès libre des visiteurs médicaux dans l’hôpital public ».

 

Quittons la gauche pour passer dans le camp des souverainistes, François Asselineau, le candidat de l’UPR, semble lui aussi partager les inquiétudes des deux experts concernant les conflits d’intérêts. Il propose notamment de « suspendre les autorisations de commercialisation pour les centaines de médicaments inefficaces voire dangereux, après une étude indépendante ». Il veut également « revenir sur la liberté des prix pratiqués par les laboratoires pharmaceutiques » et « réglementer les relations entre les laboratoires, les médecins et les organismes de santé publique », sources de nombreux conflits d’intérêts. Il a entendu un des appels de la député européenne et du professeur de médecine puisqu’il se dit également en faveur de la « protection des lanceurs d’alerte » et, toujours dans cette logique de lutte contre l’omniprésente influence des laboratoires pharmaceutiques, il entend « développer et ouvrir la recherche médicale publique ».

 

Faire de la santé un facteur de souveraineté et de croissance pour la France. 

Pour lutter contre les lobbys pharmaceutiques, François Fillon propose de « faire de la santé un facteur de souveraineté et de croissance pour la France ». Cela comprend deux volets : un premier qui consisterait à renouer « avec l’excellence de la recherche pour qu’elle redevienne le fer de lance de l’innovation et faciliter la création de partenariats publics/privés pour donner naissance à des entreprises innovantes dans le secteur de la santé ». Le candidat des Républicains entend encourager cette recherche médicale « par le renouvellement des plans “autisme”, “maladies rares”, “cancers” et “maladies neurodégénératives”, pour identifier et développer des traitements pour guérir ou prévenir ces maladies ». Le second volet consiste à « conclure un “contrat de mandature” avec les industriels de santé pour leur donner la visibilité nécessaire pour investir et développer leur activité en France ». Moins critique que les candidats de la gauche de la gauche à l’égard des « profits indus des grands groupes pharmaceutiques », il souhaite « leur assurer une stabilité fiscale et réglementaire en contrepartie d’engagements sur des objectifs de recherche et de production en France, et d’accès aux traitements au coût le plus juste pour les patients ». Il entend « vérifier, dans la durée, l’efficacité de ces médicaments pour être sûr qu’ils apportent bien la valeur promise et que leur prix, souvent élevé, est justifié ».

 

Sur une ligne de pensée également proche de celle de François Fillon, Emmanuel Macron entend « soutenir l’innovation et la production en France », car « une industrie innovante est créatrice d’emplois ». Il pense que « pour inciter nos entreprises innovantes à produire en France et diffuser plus rapidement l’innovation », il faut « assurer des autorisations plus rapides de mise sur le marché ». Le candidat d’En Marche ! propose d’ouvrir « un dialogue sincère et exigeant avec les industriels, pour payer les médicaments à leur juste prix ».

Faire baisser le prix des médicaments. 

Du côté de Benoît Hamon, on souhaite également « favoriser la recherche clinique et la diffusion de l’innovation » mais il n’est pas question de justifier un prix élevé. Les prix doivent baisser « pour garantir l’accès aux médicaments innovants à tous ». Il propose pour y parvenir de négocier avec les labos et, pour déterminer ce prix, il veut renforcer l’évaluation médico-économique. Le candidat socialiste fait référence à une évaluation à laquelle procède la HAS (la Haute Autorité de santé) depuis le 3 octobre 2013 « pour les médicaments et dispositifs médicaux particulièrement coûteux et innovants lorsqu’il y a une demande de remboursement ». La HAS les décrit comme « des outils d’aide à la décision pour la fixation des prix qui font l’objet d’une négociation entre le CEPS et l’industriel ». Selon la HAS, ces évaluations consistent à cerner « le bénéfice de santé et le coût générés par un produit de santé, comparativement à l’ensemble de ses alternatives médicalement pertinentes », tentant ainsi de répondre aux critiques d’opacité de ces négociations.

 

Jean-Luc Mélenchon va plus loin et propose « la réorganisation des entités chargées de la régulation de la chaîne du médicament (ANSM : Agence nationale de sécurité du médicament et HAS) et de la fixation de leur prix (CEPS) » car, selon lui, elles « manquent de moyens et sont marquées par de multiples conflits d’intérêts ». Il souhaite donc recourir à « des experts indépendants » pour « garantir une évaluation transparente et rigoureuse des produits ». Très critique vis-à-vis du CEPS, il veut « sa refondation » et pense que seule « l’existence d’une capacité publique de production de médicaments » permettra « une véritable négociation des prix ». Il conclut, en des termes semblables à ceux employés par Philippe Poutou et que l’on retrouvera également chez Nathalie Arthaud : « Le médicament n’a pas vocation à entretenir les taux de profits de l’industrie pharmaceutique. »

Les génériques et « l’arme légale de la licence d’office »

La maîtrise des dépenses de santé est une préoccupation majeure pour le candidat des Républicains. François Fillon souhaite que  « les médicaments dont le service médical rendu est insuffisant » ne soient pas remboursés, mais qu’à l’inverse, « si un médicament rend un service médical important », son coût soit « pris en charge par la collectivité ». Il pense que « la première source d’économie » est « l’utilisation des génériques », qu’il entend renforcer.

De manière similaire, la candidate du Front National affirme que « le prix des médicaments innovants doit être jugulé » et « le “généricage” des molécules doit être accéléré et facilité, afin de permettre des économies ».

Benoît Hamon va plus loin et propose d’appliquer « en cas d’impasse la clause de licence d’office permettant de produire des médicaments sous forme générique ». La licence d’office peut être utilisée lorsqu’un médicament est mis à la disposition du public « à des prix anormalement élevés, ou lorsque le brevet est exploité dans des conditions contraires à l’intérêt de la santé publique », comme le souligne l’article L613-16 du Code de la propriété intellectuelle.

Sur la même ligne de pensée, Philippe Poutou résume cette impasse en un mot : les brevets. Pour le candidat du Nouveau Parti anticapitaliste, il s’agit du  « cœur même du moteur des profits du capitalisme pharmaceutique qui prive ceux qui n’ont pas de revenus du droit à ces biens communs que devraient être les médicaments ». Autrement dit, il ne veut « plus accepter les extensions de durée des brevets que la rapidité du développement des nouvelles thérapeutiques ne justifie pas », et souhaite donc « autoriser, comme cela existe déjà pour les traitements du sida et des infections opportunistes (une infection amplifiée par la sensibilité immunitaire du patient), l’utilisation de licences obligatoires qui permettent la production et l’utilisation de génériques avant même que les brevets ne tombent dans le domaine public ».

Les propositions qui n’étaient pas demandées, certaines non souhaitées par Michèle Rivasi, le professeur Even, Jacques Testart et Romain Gherardi (chef du service d’histologie-embryologie de l’hôpital Henri-Mondor)

Deux candidats se sont particulièrement intéressés au problème de l’antibiorésistance, établissant un lien direct avec l’automédication, Emmanuel Macron et Benoît Hamon proposent tous les deux « la vente de médicaments à l’unité ». Le candidat d’En Marche ! affirme que « nous vivons dans une époque de gâchis du médicament », justifiant « la mise en place du médicament unique » comme « un impératif » s’appuyant sur les données suivantes : un médicament acheté sur deux n’est pas consommé, ce qui entraîne « un risque d’automédication et d’impact environnemental et un gaspillage de 7 milliards d’euros par an », conclut-il.

Benoît Hamon veut lui aussi « limiter le gaspillage et l’automédication dangereuse par la distribution des médicaments à l’unité » et toujours pour lutter contre l’antibiorésistance, il souhaite que « la Sécurité sociale se désengage sur les médicaments de confort ».

La proposition que le professeur Even avait fortement décriée, il y a un peu plus d’un mois, vient d’Emmanuel Macron. Il souhaite « rétablir le remboursement à 100 % du traitement des formes sévères d’hypertension artérielle (HTA) ». Pour le Pr Even, ces médicaments contre l’hypertension étaient un exemple de prescription inutile. La garde rapprochée du candidat affirme que cette « mesure fait actuellement l’objet d’une expertise indépendante et qu’elle pourra être modifiée à la lumière des résultats de cette expertise », mais assure également qu’Emmanuel Macron tient à cette mesure.

La sur-vaccination

Peu diserte sur les médicaments, Nathalie Arthaud se rattrape avec les  vaccins, un communiqué de Lutte Ouvrière, s’intitule Vaccins : le racket. La candidate de LO avait pourtant, en 2016, rappelé l’importance de la vaccination : « Si l’espérance de vie à la naissance a pratiquement doublé au cours du siècle dernier, c’est en grande partie grâce à la vaccination », déplorant une « défiance grandissante en France, envers la vaccination grandit, qui est le résultat « d’une défiance envers l’industrie pharmaceutique ». Lutte Ouvrière dénonce « une vente forcée des labos ». Alors que « la vaccination contre les trois maladies diphtérie, tétanos et poliomyélite (DTP) est obligatoire en France avant l’âge de 11 mois, elle ne peut plus se faire par l’administration d’un simple vaccin DTP depuis qu’il a cessé d’être commercialisé en 2008. Usant de tous les prétextes, les compagnies pharmaceutiques ne vendent plus depuis lors ce simple DTP à 7 € mais une combinaison avec d’autres vaccins à… 40 € », peut-on lire. Le communiqué conclut vindicateur : « Quant à mettre à l’amende les grands labos Sanofi ou GSK pour ce racket, ni le Conseil d’État ni le gouvernement ne l’envisagent… »

François Asselineau, qui serait certainement surpris d’être d’accord avec Nathalie Arthaud, propose  « l’obligation légale pour l’industrie pharmaceutique de fournir la forme trivalente (diphtérie, tétanos, poliomyélite) ».

Benoît Hamon souhaite lui « garantir une prévention vaccinale renforcée ». Rappelant que « la vaccination nous protège des épidémies », il veut « garantir une prévention vaccinale renforcée fondée sur des produits évalués en toute indépendance et encourager la recherche dans ce domaine ». Il souhaite également « développer le dépistage de masse de maladies potentiellement graves afin de les traiter plus efficacement à un stade précoce ».

NB: Une fois de plus, Jean Lassalle est absent de ce comparateur. Nous voulons préciser que tous les candidats bénéficient du même traitement qui consiste à éplucher leur programme de santé et contacter chaque équipe pour obtenir les informations manquantes. En l’occurrence, le candidat et son équipe n’ont pas pu ou pas voulu répondre aux questions de Pensées sauvages.

 

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