Modes de vie
Les pesticides dans l’air

Les pesticides dans l’air

Cette pollution méconnue

Publié le 06.03.2017 Matias Desvernois

La composition chimique des pesticides génère méfiance et inquiétude quant à ses possibles impacts sur l’environnement et la santé humaine. La pression s’accentue sur les fabricants et les utilisateurs afin de réduire production et consommation. Depuis plusieurs années déjà, instituts et organismes de recherche français ont entrepris des travaux afin de déterminer les taux de concentration au sein des différents milieux. Concernant cette évaluation dans l’atmosphère, l’exercice est loin d’être aisé.                                                                                                    Près de 91 % des pesticides vendus en France sont destinés à l’usage agricole, c’est ce que rappelle un rapport de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), publié en juillet 2016. Avec ses 28,8 millions d’hectares de surface agricole utile (SAU), la France est le leader européen en terme de production. En tonnage de produits consommés (de synthèse et autres), elle se situe au deuxième rang avec 66 659 tonnes, derrière l’Espagne (69 587 tonnes) et devant l’Italie (49 011 tonnes). En revanche, l’hexagone se retrouve à la 9e position en « quantité de substances actives vendues rapportées à l’hectare », soit 2,3 kg/ha. Le classement est certes meilleur mais les volumes restent importants. La réduction de ces produits sur le territoire représente donc un enjeu considérable.

Concentrations dans l’air : surveillance en cours

Regroupées au sein d’une seule et même fédération (ATMO), les Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (Aasqa), issues de la loi sur l’Air promulguée en 1996, ont à leur charge la mesure et l’étude des polluants atmosphériques. Dans chaque région française, le ministère de l’Écologie a rendu obligatoire la création d’une Aasqa. « Notre cœur de métier, ce n’est pas les pesticides mais les pollueurs urbains réglementés comme le dioxyde de soufre, l’oxyde d’azote, l’ozone », explique Agnès Hulin, responsable d’études et modélisation au sein de l’Aasqa Nouvelle-Aquitaine. « Pour l’heure, les pesticides dans l’air ne sont pas du tout réglementés », poursuit l’experte. Au vu des fortes interrogations émanant de la société civile, certaines Aasqa, à l’instar de celle de la Nouvelle-Aquitaine, ont entrepris de créer et de mettre en place des mesures spécifiques aux pesticides.

Ainsi, près d’une trentaine de prélèvements est effectuée sur l’année à l’aide de préleveurs, sortes de pompes à air qui aspirent à débit régulier à travers un filtre et une mousse. « Le filtre piège les pesticides sous forme particulaire, la mousse sous forme gazeuse », détaille Agnès Hulin. Chacun de ces prélèvements dure environ une semaine. Si ces techniques peuvent paraître quelque peu artisanales, les résultats semblent probants. « Quand une molécule est interdite pour X raison, c’est très efficace puisqu’on ne la retrouve pas dans l’air l’année suivante (ex. Trifluraline, herbicide). » Malheureusement, certaines d’entre elles continuent d’être mesurées dans la nature : c’est le cas du  Lindane,  molécule utilisée dans le traitement des boiseries et interdite depuis 1998. Mis en ligne en mars 2016 par l’Agence nationale de sécurité alimentaire (Anses), le catalogue E-PHY regroupe le nombre de substances actives existantes sur le marché. Près de 212 molécules sont ainsi répertoriées. « Chaque année, nous en sélectionnons entre 60 à 70 pour notre dispositif de surveillance, en fonction de leur tonnage et de leurs propriétés physicochimiques », indique Agnès Hulin.

Difficultés multiples

La surveillance dans l’air des produits phytosanitaires (PP) est loin d’être un exercice facile. Le cas du Round-up en est une parfaite illustration. Car il faut bien distinguer le produit pesticide (Round-up) de sa substance active (le glyphosate). « Moi, j’étudie le glyphosate. Ce que l’on peut dire, c’est que malgré ses fortes utilisations, on le retrouve assez peu dans les polluants présents dans l’air », constate Agnès Hulin. Ce phénomène s’explique par la faible volatilité de la molécule de glyphosate. Les scientifiques avancent aussi l’hypothèse de la dégradabilité du produit. Prendre en compte la complexité du produit en lui-même ne suffit donc pas. Il faut également (re)considérer ses interactions avec l’environnement (plante, air, eau et autres composants). Et ce n’est pas fini. « Une fois que l’on obtient les niveaux de concentrations des molécules analysées, il faut ensuite savoir à quel seuil ces concentrations sont nocives pour la santé », remarque Carole Bedos, chercheuse spécialisée dans les pesticides à l’Institut national de recherche agronomique (Inra).

Des transferts à tous les niveaux

« Il y a trois principales voies de contamination de l’air : pendant l’application, par voie de volatilisation et par érosion éolienne », poursuit Carole Bedos. Cette dernière voie est très peu explorée en France. Les sols étant très faiblement soumis au vent, contrairement aux sols américains. L’Inra a focalisé ses travaux sur l’évaluation par voie de volatilisation. « Le potentiel d’émission par cette voie est vraiment très variable », souligne la scientifique. Ce risque dépend directement du produit et de ses interactions avec les plantes et/ou le sol. Une fois dans l’atmosphère, les molécules vont à nouveau réagir avec d’autres composants formant des recombinaisons, complexifiant  ce travail de mesures. Des pertes relativement élevées constatées dans l’atmosphère (de 15 à 40 %) peuvent se produire pendant la phase d’application du produit, voie de transfert particulièrement étudiée par l’Irstea. Actuellement, la technique de pulvérisation est largement majoritaire au sein des exploitations agricoles (à hauteur de 95 %). Le recours à des buses (embout à l’extrémité d’un tuyau) ou d’autres techniques de pulvérisation adaptées peuvent aider à limiter les pertes.

Les industriels des produits phytosanitaires partagent leurs chiffres !

L’Union des industriels des produits phytosanitaires (UIPP) a accepté de dévoiler ses chiffres en tonnage de produits commercialisés. D’après l’organisation, qui représente 90 % de la valeur du marché en France et qui compte parmi ses adhérents (22 au total) Monsanto et Bayer, la vente des produits de synthèse a baissé, de 80 700 tonnes en 1990 à 52 500 tonnes en 2014. Les tonnages en cuivre et soufre (utilisés aussi en agriculture biologique) ont également diminué, de 17 000  à 12 800 tonnes sur les mêmes périodes, avec un pic tout de même enregistré à la fin des années 90 à 31 400 tonnes (1999) pendant 3 ans. Afin de combattre les contaminations en tous genre, une redevance pour pollution diffuse (RPD) est appliquée sur ces produits. « Chaque année, cette RPD génère 130 millions d’euros qui vont directement alimenter une réserve nationale gérée par l’Agence de l’eau Artois-Picardie », précise Eugenia Pommaret, directrice de l’UIPP. Une partie de cette enveloppe, explique-t-elle, est redistribuée afin de soutenir des projets liés, entre autres, à la problématique de l’air. « En moyenne, chaque année, 5 à 6 substances actives sont retirées du marché pour cause de risques (perturbateurs endocriniens, néonicotonoïdes (abeilles) », déclare Eugenia Pommaret. D’après elle, le rythme des substances actives nouvellement créées reste trop faible, « en moyenne, 1,5 nouvelles substances actives par an en Europe ». En 2015, le chiffre d’affaires des entreprises adhérentes de l’UIPP atteignait les 2,19 milliards d’euros, un montant stable depuis plus de 10 ans. Avec respectivement 981,5 millions d’euros et 798 M€ générés, les postes des herbicides et des fongicides sont de loin les plus rentables. Celui des insecticides avoisinant les 150 M€ (2015).

Absence totale de réglementation

Le contexte politique et réglementaire français et européen ne semble pas, pour l’heure, disposé à formuler des directives claires. De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire et de l’alimentation (Anses), en charge des autorisations de mise sur le marché de ces produits, annonce qu’elle conduira en 2017 une étude de faisabilité pour évaluer les expositions aux pesticides des riverains des zones agricoles, en commençant par la viticulture et l’arboriculture. En outre, depuis le 1er janvier 2017, la loi sur la transition énergétique pour la croissance verte « interdit à l’État, aux collectivités locales et aux établissements publics, l’usage des pesticides dans les espaces verts publics et la vente en libre-service aux particuliers », informe le ministère de l’Écologie. Sa ministre, Ségolène Royal, veut séparer le conseil de la vente. « Comment être à la fois conseilleur et vendeur de ces produits ? », interroge-t-elle à l’occasion d’une conférence tenue le 14 février dernier. La Ministre a officiellement lancé la campagne zéro pesticide et annonce d’ores et déjà que quatre coopératives ont accepté l’expérimentation du principe « conseil indépendant ». En parallèle, le plan Ecophyto 2 élaboré et voulu par le ministre de l’Agriculture, Stéphane Le Foll, semble enfin porter ses fruits. Le ministère a annoncé, le 30 janvier dernier, « une baisse de 2,7 % des ventes des produits phytos entre 2014 et 2015 ». Dans les 3 000 fermes pilotes DEPHY (fermes de référence), des résultats encourageants sont enregistrés :  -18 % d’utilisation en produits phytosanitaires. Cela démontre, à qui veut bien l’entendre, qu’il est possible de continuer à produire tout en limitant le recours systématique aux pesticides.

L’agriculture française a devant elle un défi de taille. Les différentes mesures législatives (Ecophyto, loi de transition énergétique, etc.) en cours d’application concourent à cet objectif national de réduction des pesticides. Les recherches sur les pollutions diffuses dans l’air, débutées il y a 15 ans, au sein des instituts tels que l’Inra, l’Institut national de recherche Irstea, l’Anses ou les Aasqa, se poursuivent. Le caractère exceptionnellement contraignant de l’air ne facilite en rien les choses, mais les nouvelles technologies, comme les nouveaux « analyseurs », utilisés actuellement par AirParif pour calculer les concentrations en ozone en temps réel, laissent entrevoir de belles opportunités en ce qui concerne les mesures des substances phytos dans l’air. De là à définir un seuil de risque pour la santé humaine…

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