Acteurs du changement
Mieux connaître les propriétés des plantes médicinales

Mieux connaître les propriétés des plantes médicinales

Depuis 35 ans, une association les étudie en laboratoire

Publié le 05.08.2016 Nathalie Picard

Une mélisse exceptionnellement riche en antioxydants, de l’arnica cultivé aussi thérapeutique que l’arnica sauvage, tels sont les défis que relève l’Institut des plantes médicinales et aromatiques (Iteipmai). Visite de leur laboratoire dans la campagne angevine.

 

Au cœur du bocage des Mauges, à 40 kilomètres d’Angers, un long bâtiment gris apparaît au détour d’une haie. Un peu plus loin, une parcelle violette se détache de la verdure environnante. Ces pieds de lavande ont été plantés par des employés de l’Iteipmai, l’Institut technique interprofessionnel des plantes à parfum, aromatiques et médicinales. Cet organisme de recherche – une association loi 1901 reconnue par le Ministère de l’Agriculture – a installé son siège à Chemillé (49), au cœur d’une grande zone de production de plantes médicinales. Créé en 1980 par des agriculteurs, il regroupe aujourd’hui 50 % de producteurs et 50 % de transformateurs et de distributeurs. Ainsi, l’Iteipmai compte, parmi ses 100 adhérents environ, des coopératives agricoles, des laboratoires cosmétiques et pharmaceutiques, des chambres d’agriculture, des centres de formations, des distributeurs de plantes aromatiques, etc.

Son objectif : découvrir, grâce à des travaux de recherche appliquée, de nouvelles perspectives de production et accompagner les acteurs de la filière des plantes à parfum, aromatiques et médicinales (PPAM) dans cette évolution.

Au programme : sélectionner des variétés de plantes, développer l’agriculture biologique ou améliorer la qualité des produits. « L’Iteipmai nous aide à développer des méthodes alternatives aux produits chimiques, témoigne Laurent Martineau, agriculteur et gérant de l’exploitation Promoplantes. Il constitue un outil indispensable au développement de notre production. » Les projets de recherche émanent d’enquêtes réalisées auprès des adhérents et s’inscrivent dans le cadre du programme national de développement agricole et rural impulsé par le Ministère de l’Agriculture. Comme les financements publics tendent à baisser, l’association développe également des programmes privés financés par des groupes de producteurs ou des sociétés privées. L’objectif n’étant pas de faire des bénéfices, puisque l’association est à but non lucratif, mais d’atteindre l’équilibre. Chercheurs, ingénieurs, techniciens, personnel administratif, etc., 25 salariés œuvrent pour mener à bien ces projets, sous la houlette de Jean-Pierre Bouverat-Bernier.

La filière des plantes à parfum, aromatiques et médicinales, est très dynamique. Elle est portée par une forte demande. Ses surfaces ont plus que doublé en 30 ans. Nous bénéficions à la fois d'un engouement de la société pour les produits naturels et d'une réglementation qui interdit de plus en plus de produits de synthèse.

Les plantes sont utilisables dans de multiples domaines – santé, alimentation, cosmétique mais aussi protection des cultures ou alimentation animale – mais nous sommes loin d’avoir découvert l’ensemble de leurs pouvoirs. « Des plantes émergent, comme le cannabis à usage médical. D’autres, historiquement connues pour une propriété particulière, sont redécouvertes pour de nouveaux usages », poursuit le dirigeant. Comme la mélisse officinale (Melissa officinalis), sélectionnée par le passé pour sa teneur en huile essentielle, qui est maintenant utilisée comme source d’antioxydants naturels.
C’est l’un des essais menés aujourd’hui par l’Institut de recherche. Tout a commencé en 2002 : à cette époque, l’Iteipmai découvre que la mélisse est exceptionnellement riche en antioxydants. « Par rapport au romarin, qui constitue une référence dans le domaine, la mélisse permet une production deux à quatre fois plus importante », avance Jean-Pierre Bouverat-Bernier. Pour tirer le meilleur de la plante, l’Institut s’est donc lancé dans un processus de création variétale : la sélection généalogique. Un nom complexe qui cache une méthode relativement simple, et qui n’a rien à voir avec les techniques de création d’OGM (organismes génétiquement modifiés).

Ce processus de création variétale est relativement long : une dizaine d’années est nécessaire pour une plante semi-pérenne comme la mélisse. Le programme a été financé en bonne partie par les pouvoirs publics. Ensuite, il s’agit d’optimiser l’itinéraire technique de production (rythmes et périodes de récolte), afin d’exprimer au mieux les qualités de la plante sélectionnée. Aujourd’hui, des financements privés complètent les subventions publiques pour la réalisation de cette action.

La diversité, source de richesse pour la création variétale

Première étape : rassembler des populations de mélisse très différentes les unes des autres, afin de constituer un panel varié. C’est le préalable pour améliorer toute espèce, car c’est grâce à cette diversité que l’on pourra obtenir, demain, des variétés intéressantes. En parallèle sont définis les objectifs de sélection. « Deux critères sont essentiels. D’abord, la teneur en principes actifs recherchés. Ensuite, la résistance aux maladies et aux ravageurs », note le directeur. Si une productivité correcte s’avère nécessaire, elle ne constitue pas un objectif de premier plan. Pour la mélisse, le principe actif est l’acide rosmarinique, molécule antioxydante.

Deuxième étape : les pieds individuels sont sélectionnés, puis les différentes descendances de ces pieds sont mises en culture sur la station d’expérimentation de l’Iteipmai – qui s’étend sur 12 hectares – afin d’être comparées les unes aux autres. En contrebas du bâtiment qui héberge l’Institut, l’essai de mélisse officinale a pris place dans un champ délimité par de hautes haies. Des parcelles, d’une vingtaine de pieds chacune, permettent de comparer les lignées dans le cadre d’un dispositif d’essais à trois répétitions. Une fois récoltées, les différentes lignées sont passées au crible. Quels sont leurs rendements ? Ont-elles bien résisté aux attaques de ravageurs et aux maladies ? Quelles sont leurs teneurs en principes actifs ? Autant de questions auxquelles les chercheurs s’attachent à répondre. À cette étape intervient le laboratoire de phytochimie et de normalisation de l’Institut, dirigé par Denis Bellenot, docteur en pharmacie. Ce service est spécialisé dans l’analyse des molécules présentes dans les échantillons de plantes, d’extraits de plantes ou d’huiles essentielles, ainsi que dans la normalisation, c’est-à-dire la mise au point de normes pour les produits (définition des caractéristiques d’un produit) ou pour les méthodes (définition des méthodes utilisées pour mesurer la teneur en principe actif d’un produit, par exemple). À partir de la feuille de mélisse, la molécule est extraite à l’aide d’un mélange d’eau et d’alcool, un peu comme une teinture. Ensuite, l’extrait est analysé à l’aide d’un chromatographe, qui permet d’identifier et de doser les différents composés du mélange.

Cette année, nous allons doser l'acide rosmarinique, la molécule antioxydante, dans 100 à 200 échantillons de mélisse très différents. Il nous faut une méthode robuste et efficace.

L’Institut s’appuie en priorité sur les méthodes de dosage officielles, des techniques normées inscrites à la Pharmacopée européenne. Mais lorsqu’elles n’existent pas ou sont inadaptées, il met lui-même au point des méthodes, en analysant les propriétés physico-chimiques de la molécule dans la littérature scientifique. Pour toutes ses recherches, l’Iteipmai dispose d’un centre documentaire particulièrement fourni : plus de 40 000 références bibliographiques, des milliers d’articles et 55 abonnements à des revues nationales et internationales. « C’est ici que tous les projets démarrent », souligne Bruno Gaudin, le responsable du service Valorisation. En effet, se lancer dans un nouveau programme de recherche nécessite d’abord de bien connaître l’état actuel des connaissances internationales sur le sujet.

Sélectionner les meilleurs parents

L’analyse fine de tous les échantillons permet de sélectionner les meilleures populations au départ, puis les meilleurs pieds. « Ce sont les parents potentiels, encore faut-il être sûr que ce sont de bons parents », précise Jean-Pierre Bouverat-Bernier. Pour cela, un travail supplémentaire est réalisé : il s’agit de vérifier que la descendance des pieds sélectionnés donne elle aussi de bons résultats. Les mêmes analyses sont donc réalisées sur la descendance. Ce qui permet, enfin, d’établir la sélection définitive des meilleurs pieds et de constituer la future variété en les mettant en interfécondation. Concrètement, cela consiste à les planter côte à côte et à les recouvrir d’un voile, afin que les échanges de gamètes se fassent uniquement entre eux. « En récupérant les graines ainsi formées, nous obtenons notre nouvelle variété, qui peut facilement produire deux fois plus de principes actifs que la plante d’origine », estime le directeur.

Cette méthode est utilisée à chaque fois que l’Institut souhaite améliorer une plante pour un caractère donné, en fonction des besoins de la filière ou de nouveaux enjeux. Par exemple, l’Arnica montana, remède anti-coups, est victime de son succès : cette plante sauvage des montagnes, devenue difficile à trouver, a fait l’objet d’essais de domestication. L’idée était de trouver une autre variété d’arnica adaptée à une mise en culture. En 2013, à partir d’un panel varié, l’Iteipmai a sélectionné cinq populations d’une plante domestique de substitution, l’Arnica chamissonis, intéressante sur le plan agronomique et proche de l’Arnica montana d’un point de vue qualitatif. En 2014, ces cinq populations ont été mises en culture chez un producteur du Maine-et-Loire, afin de voir comment elles se développaient dans les champs. L’année dernière, deux populations riches en molécules d’intérêt ont été sélectionnées. Elles sont actuellement étudiées en conditions réelles de production, pour déterminer leur pérennité à plus long terme.
Le dénominateur commun de ces différents projets : miser sur la qualité afin de développer une activité de plantes à parfum, médicinales et aromatiques sur le territoire français.

 

Pour en savoir plus : Iteipmai
Melay – BP 80009
49120 Chemillé-en-Anjou
02 41 30 30 79
iteipmai@iteipmai.fr
http://www.iteipmai.fr/

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