Acteurs du changement
Bientôt des fraises sans pesticides pour tous ?

Bientôt des fraises sans pesticides pour tous ?

Vers une démocratisation du bio

Publié le 22.06.2016 Hortense Meltz

92% des fraises qui arrivent dans nos assiettes sont bourrées de pesticides. Pour continuer à manger des fraises sans mettre en danger notre santé, un ingénieur agronome a mis au point une méthode de culture révolutionnaire : des fraises goûteuses, sans pesticides et pas chères.

Que tous les Français puissent se nourrir un jour avec des fruits et des légumes plantés en pleine terre et cultivés sans pesticides. Démocratiser le bio pour protéger notre santé : c’est le pari lancé par l’ingénieur agronome Thierry Picaud quand, en 2013, il crée sa société, Medinbio, à Gembloux en Belgique.

Révolutionner l’agriculture intensive

Inventer une agriculture bio-intensive qui soit aussi productive que l’agriculture conventionnelle aujourd’hui fondée sur l’agrochimie. Thierry Picaud est persuadé que c’est possible. Il vient d’en faire une première démonstration. Le 12 mai dernier l’enseigne Carrefour, avec laquelle il travaille depuis deux ans pour créer une filière de fraises sans pesticides de synthèse, peut proclamer dans un communiqué de presse l’arrivée dans près de 1900 de ses magasins de fraises Gariguette cultivées en pleine terre et sous serre, proposées à un prix d’environ 4 € les 250 g.

Cette première expérimentation repose sur un partenariat avec 8 producteurs du sud-ouest et de Sologne. L’année prochaine, cette production de fraises sans pesticides devrait concerner une vingtaine de producteurs. « Notre système, explique Thierry Picaud, repose sur trois piliers ou trois étages de fusée. Le sol est le premier étage. Ensuite, le deuxième étage repose sur des Stimulateurs des Défenses Naturelles (SDN). Il s’agit d’une sorte de « vaccin » naturel (à base de prêle ou d’ortie par exemple) susceptible d’activer le « système immunitaire » de la plante, de déclencher ses propres défenses, pour la rendre plus résistante face à différentes maladies (ou insectes). Enfin, le troisième pilier comprend un ensemble de traitements naturels (extraits de végétaux ou d’algues marines brunes, des huiles essentielles comme le clou de girofle, la cannelle, ou la sariette) à appliquer sur la plante si elle est attaquée. »

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Pour se faire, Medinbio s’est associé avec Carrefour, capable de créer une filière et de convaincre des agriculteurs conventionnels qui n’auraient pas pris le risque financier de se lancer dans le bio sans l’assurance d’un débouché dans la grande distribution. La solution proposée permet de combiner un soutien financier du partenaire avec un soutien scientifique. Il s’agit ensuite pour les 7  salariés de Medinbio de mettre au point des protocoles adaptés à chaque contexte, selon la région et l’espace : ici la fraise Gariguette.

Pour parvenir à assurer la récolte en 2016, Medinbio a revu le protocole conçu l’année précédente dans sa phase de test avec les maraîchers volontaires. Le laboratoire a ainsi changé les temps de pause, d’application et les fréquences, pour le rendre plus efficace face à la recrudescence de pucerons et d’oïdium, un champignon parasite, constatée en 2016, par rapport à 2015, et favorisée par le temps exceptionnellement pluvieux. Car même avec les traitements naturels les plus adaptés, cultiver sans pesticides demande plus de vigilance. Tout l’enjeu est d’éviter les déséquilibres. La démarche repose sur la prévention.

C’est ce que les gens ont du mal à comprendre. C’est comme de passer du vélo à la voiture. Au bout de 20 ans de permis, vous êtes moins vigilant. Quand on cherche à cultiver sans pesticides, il faut à chaque fois se poser la question : comment je vais piloter ma culture pour la renforcer ? Il faut observer les populations pour que l’équilibre ne se dégrade pas. S’il n’est pas vigilant, le producteur va aller dans le mur. C’est notre rôle d’assurer un soutien pour que le producteur puisse tenir le choc. C’est une manière différente de travailler donc au début cela suppose plus d’attention et de compréhension ; mais cela s’apprend, c’est comme tout.

Des produits de qualité biologique qui ne coûtent pas plus chers

Pour s’approprier cette démarche, il y a donc un travail d’adaptation. Cette période d’adaptation coûte forcément plus cher et crée de nouveaux stress. Mais quand le système est bien rodé, après 2 ou 3 ans, les coûts rejoignent ceux de l’agriculture conventionnelle.

« Les pesticides ont un coût, rappelle le fondateur de Medinbio. Quelque fois l’agriculture est obligé de faire des surpassages et de passer jusqu’à 40 fois dans une parcelle. Notre but est de parvenir à des coûts produits de qualité biologique qui ne coûtent pas plus chers. C’est l’une des raisons qui nous incite à travailler avec des groupes pour rationnaliser la production. On ne veut pas faire un marché de niche, élitiste. Notre combat est de montrer que l’on peut faire du sans pesticides pour tous. »

La démarche de Thierry Picaud est en phase avec son expérience précédente. Après avoir débuté sa carrière dans la recherche en aquaculture (Ifremer), il a occupé différents postes techniques puis de management dans l’industrie de la nutrition animale en France. Mais il est gagné par une véritable « nausée de découvrir que l’ensemble de la supplémentation alimentaire vendue pour les animaux est bourré d’antibiotique ». Il décide alors de créer en 1996 la société Phytosynthèse, revendue depuis aux laboratoires, Lehning pour faire de la production de viande sans antibiotiques à des prix similaires à celle produite avec des antibiotiques.

L’ingénieur agronome invente des solutions destinées à ses pairs qui travaillent pour le plus grand nombre. Pas question pour l’heure de se convertir à la permaculture, cette méthode de culture écologique basée sur l’équilibre des écosystèmes naturels et la complémentarité des différentes espèces : « C’est génial mais pas pour tout de suite et pas pour tout le monde. Ce modèle n’est pas démultipliable, il s’agit d’art plutôt que d’agronomie. On veut proposer des solutions crédibles pour amener des gens qui ont une formation en agronomie, des techniciens de bon niveau, à s’approprier ce que l’on propose. » Demain, du bio pour tous ?

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