Acteurs du changement
« En Martinique, nous entretenons un rapport fusionnel avec le végétal »

« En Martinique, nous entretenons un rapport fusionnel avec le végétal »

Entretien avec Emmanuel Nossin, docteur en pharmacie et ethno-pharmacologue

Publié le 16.04.2018 Propos recueillis par Hortense Meltz

Des chercheurs de Colombie, de Cuba et de Martinique travaillent ensemble pour valider scientifiquement les principales plantes médicinales traditionnelles du Bassin caraïbe. Là où les plantes locales peuvent être plus efficaces que les médicaments importés, ils font sortir de l’oubli les médecines traditionnelles.

 

Emmanuel Nossin interviendra les samedi 28 et dimanche 29 avril 2018 lors des IIIe Rencontres de la transmission des savoirs et savoir-faire sur les plantes médicinales au château de Bosc, à Domazan (Gard)
Programme sur www.remedesdumonde2018.org

Quelles sont les racines de la phytothérapie en Martinique ?

Emmanuel Nossin : « Les plantes médicinales jouent un rôle important dans la vie des Martiniquais. Nous entretenons un rapport fusionnel avec le végétal, car notre culture est de type holistique et fonctionne selon un mode de pensée naturaliste traditionnel. À ma naissance, en 1948, mes parents ont enterré mon cordon ombilical sous un arbre, comme c’était l’usage pour tous les nouveau-nés. Les plantes ont été – et sont toujours – le compagnon avisé et bienveillant, le support de mémoire d’une société qui a subi les pires atrocités durant la sombre période coloniale et esclavagiste.

Quantité de migrants, venus de partout, se sont brutalement trouvés transplantés dans un espace où ils devaient communiquer et créer, y compris du soin, car les conditions de travail étaient d’une brutalité et d’une inhumanité absolues. Par exemple, le traitement des morsures de serpent par nos aïeux africains, les fameux « panseurs de serpent », tenait son origine des recettes des populations amérindiennes originelles Arawak et Kal’ina. Ces traitements étaient si efficaces que le pouvoir colonial avait reconnu à ceux qui les maîtrisaient un statut d’esclaves « à part »…

La phytothérapie était historiquement le seul recours possible pour nos aïeux esclaves qui, dans les entrailles de la plantation – on dit habitation –, n’avaient accès à aucun soin du système académique, strictement réservé aux colons. Ce n’est qu’à la libération des esclaves, en 1848, que le système leur est devenu accessible. Essayer de comprendre ce rapport fusionnel, c’est aussi participer à un travail de mémoire sur notre identité. »

Tramil a ainsi permis de réunir une somme importante de ces savoirs naturalistes caribéens, recueillis au cours d’enquêtes ethno-pharmacologiques : 803 espèces botaniques, dont 366 avec usage(s) significatif(s), plus de 700 études (pharmacologiques, toxicologiques, chimiques et/ou cliniques) menées dans les différents centres de recherche universitaires…

Vous êtes coordinateur général de Tramil depuis 2008. Pourquoi êtes-vous engagé dans ce programme de recherche du Bassin caraïbe qui vise à valider scientifiquement les usages traditionnels de plantes médicinales pour les soins de santé primaires ?

Emmanuel Nossin : « Il s’agit d’une coopération intra-caribéenne [40 millions d’habitants environ, de Cuba jusqu’au Venezuela et en Colombie] pour faire connaître les principales plantes médicinales du Bassin caraïbe et leurs usages significatifs scientifiquement validés ; pour revaloriser les médecines et pharmacopées traditionnelles. L’idée fondamentale est de démontrer que la partie plante/type d’extraction/voie d’administration a eu un effet bénéfique dans la solution d’un problème de santé. Cela permet de disposer d’un outil viable et efficace : la pharmacopée végétale caribéenne. Son but est de proposer des informations au grand public pour soigner les pathologies qui ne nécessitent pas la consultation d’un médecin.

Dans le Bassin caraïbe, l’accès au soin reste toujours problématique. Un peu comme dans le passé ! En Haïti par exemple, il y a seulement 400 médecins pour 11 millions d’habitants… Au Honduras, ce n’est guère mieux. Et, quand il y a suffisamment de médecins comme à Cuba ou au Nicaragua, ce sont les médicaments qui manquent. L’énorme convergence culturelle qui traverse cet immense archipel a permis de mettre en commun la logistique : les enquêtes de terrain, les validations scientifiques et les restitutions à la base sont faites par des membres du réseau, soit 250 personnes environ.

Tramil a ainsi permis de réunir une somme importante de ces savoirs naturalistes caribéens, recueillis au cours d’enquêtes ethno-pharmacologiques : 803 espèces botaniques, dont 366 avec usage(s) significatif(s), plus de 700 études (pharmacologiques, toxicologiques, chimiques et/ou cliniques) menées dans les différents centres de recherche universitaires… L’équipe de spécialistes Tramil contrôle de près les résultats de ces études, puis, en tenant compte des critères minima de qualité et d’efficacité, elle établit une recommandation spécifique.

Un site web trilingue et évolutif est accessible gratuitement à tous, afin de mieux partager les connaissances ethno-pharmacologiques accumulées par notre réseau. Nombre de pays ont entrepris de transformer les savoirs traditionnels de nos aïeux caribéens en véritables phytomédicaments modernisés. Au Costa Rica, par exemple, des comprimés de Justicia pectoralis – introduit dans la pharmacopée française pour ses effets anxiolytiques – sont fabriqués proprement et trônent sur les paillasses des pharmacies. »

La biodiversité végétale de la Martinique compte 3 500 espèces environ [4 500 en France]. Notre ethno-pharmacopée [pharmacopée traditionnelle] embrasse quelque 980 plantes, dont environ une centaine est inscrite à la pharmacopée française.

Dans votre pratique de pharmacien, quelle place les plantes venues d’ailleurs occupent-elles ?

Emmanuel Nossin : « Quasiment aucune ! Je répugne à commercialiser des plantes « importées » alors que nous avons largement de quoi proposer la même chose avec les plantes locales, auxquelles la population reste plus attachée. La biodiversité végétale de la Martinique compte 3 500 espèces environ [4 500 en France]. Notre ethno-pharmacopée [pharmacopée traditionnelle] embrasse quelque 980 plantes, dont environ une centaine est inscrite à la pharmacopée française.

En parallèle, je mène des recherches d’ethno-pharmacologue. Près de trente ans d’enquêtes de terrain, d’études critiques de documents historiques et d’archives m’ont permis de réunir les quelque 1 200 ingrédients qui composent l’ethno-pharmacopée de la Martinique. Aux plantes, il faut ajouter les parties animales (mue de serpent, anolis, chenille, oursin…) et les minéraux, ainsi que les préparations artisanales, y compris du Codex medicamentarius gallicus [ancien nom de la pharmacopée française qui devient national sous la Révolution et s’impose à l’outre-mer], telles qu’eau rouge, teinture d’arnica ou vinaigre des quatre voleurs. »

 

Lors de l’épidémie de chikungunya, pour la première fois, des médecins du CHU de Martinique ont prescrit des plantes locales. »

Quelle est la situation de la phytothérapie en Martinique ? Est-ce une pratique encore vivante parmi la population ?

Emmanuel Nossin : « En ce moment, il existe deux systèmes médicaux, disons « parallèles », bien qu’ils soient amenés à se télescoper. Lors de l’épidémie de chikungunya, par exemple, les médications officielles ne furent d’aucune utilité alors que celles de notre ethno-pharmacopée répondaient aux besoins, comme cela a été prouvé lors de l’été 2014 quand, pour la première fois, des médecins du CHU de Martinique ont prescrit des plantes locales. »

Quelle est votre action pour revaloriser la phytothérapie locale ? Quel est son avenir ?

Emmanuel Nossin : « Je ne travaille pas uniquement sur la phytothérapie, qui n’est qu’un pan de notre ethno-pharmacopée et donc de notre ethno-médecine [étude des pratiques et des croyances des thérapeutiques traditionnelles], mais également sur la réhabilitation de cette dernière. Un diplôme d’ethno-médecine « créole » est en projet à l’université des Antilles : une approche holistique, avec des ingrédients transformés et des pratiques de soins différents (massages, ablutions…). »

Pourriez-vous citer une plante particulièrement remarquable et endémique de la Martinique ?

Emmanuel Nossin : « Cordia martinicensis. Mahot noir. Maho-nwè en créole ! C’est une Boraginacée endémique des Petites Antilles qui figure maintenant à la pharmacopée française pour ses vertus vulnéraires et anti-inflammatoires. Elle a accompagné nos aïeux dans toutes leurs souffrances physiques. Des études que nous avons menées récemment à la faculté de médecine de La Havane font état d’une potentielle activité sur le sarcome [tumeur maligne]. Je milite pour qu’elle devienne l’emblème de la Martinique… »

Pourriez-vous parler des apothicaires créoles, équivalents des tisaneurs de La Réunion ?

Emmanuel Nossin : « Malheureusement, il en reste à peine une dizaine dans l’île. Ce sont surtout des femmes qui jouissent d’une bonne image auprès des nostalgiques du passé, mais leurs savoirs sont en train de se perdre. »

 

Pour en savoir plus :

 

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