Décryptage
Somnifères : les solutions pour arrêter

Somnifères : les solutions pour arrêter

Réapprendre à dormir, c’est possible

Publié le 12.03.2018 Sophie Bernardini

En 2016, des études scientifiques ont prouvé que l’abus de somnifères ou de tranquillisants augmentait le risque de souffrir d’Alzheimer. Et pourtant, les Français sont les plus gros consommateurs en Europe. Pour vaincre réellement l’insomnie, le sevrage médicamenteux est indispensable. Les conseils de médecins qui apprennent à leurs patients comment rééduquer leur sommeil.

 

104,4 millions ! C’est le nombre de boîtes de somnifères et d’anxiolytiques remboursées par la Sécurité sociale en 2015. Les anxiolytiques communément appelés tranquillisants diminuent l’angoisse et les manifestations de l’anxiété (insomnie, tension musculaire, etc.). Ils appartiennent pour la plupart à la famille des benzodiazépines. C’est le cas également des somnifères, molécules hypnotiques, destinés à provoquer et/ou maintenir le sommeil. Tous les médicaments de cette famille font dormir et abaissent le niveau d’anxiété en augmentant considérablement l’effet d’un neurotransmetteur, le Gaba. Cette substance inhibe l’activité des cellules nerveuses – les neurones – impliquées dans l’éveil.

 

Il est très fréquent que les médecins prescrivent un tranquillisant comme le Seresta à la place d’un somnifère car ce dernier est plus concentré en principes actifs et provoque donc davantage de somnolence dans la journée. Une vingtaine de benzodiazépines et de molécules apparentées sont aujourd’hui prescrites pour traiter les troubles du sommeil.

Les Français restent les plus gros consommateurs de somnifères et de tranquillisants d’Europe

Certes la consommation de ces produits, comme le Lexomil, le Xanax, le Stilnox, l’Imovane, le Mogadon, le Vératran, le Tranxène, le Témesta, baisse d’environ 1 % par an depuis 5 ans, mais elle reste très élevée : 13,5 % de la population, tous âges confondus, prennent ce genre de médicaments chaque année, selon les dernières données épidémiologiques disponibles[1]. Les deux tiers des utilisateurs sont des femmes. Cette consommation augmente fortement avec l’âge et atteint 30 % au-delà de 70 ans.

Afin de limiter la consommation des benzodiazépines, et les risques associés, par la population française, les autorités sanitaires ont mis en place depuis 20 ans un certain nombre d’actions, notamment sur le plan réglementaire. Le Ministère de la Santé a notamment limité la durée de prescription des hypnotiques à 4 semaines et celle des tranquillisants à 12 semaines. Mais plus de la moitié des patients qui prennent ces médicaments dépasse – et parfois de beaucoup – ces durées.

Pourtant, les raisons de décrocher ne manquent pas. D’abord, ces médicaments présentent de très nombreux effets secondaires connus depuis des décennies : somnolence dans la journée qui augmente le risque d’accidents de la circulation et du travail, dépendance, apnées du sommeil, agitation, pertes de mémoire, altération des performances intellectuelles, baisse de la libido, etc. Ils provoquent aussi des troubles de l’équilibre et des chutes tout particulièrement chez les personnes âgées dont l’organisme met davantage de temps à éliminer les médicaments.

Des médicaments qui augmentent le risque de développer la maladie d’Alzheimer

Et ce n’est pas tout… La revue médicale Prescrire a analysé plusieurs études ayant évalué le lien entre benzodiazépines et maladie d’Alzheimer. Elle conclut dans son numéro de septembre 2016 que ces médicaments exposent à des démences. Plus le traitement est prolongé, plus le risque serait élevé. Enfin, dernière raison et non des moindres pour décrocher : le sommeil sous somnifère est peu réparateur car il s’apparente à une anesthésie légère. Mais surtout l’enregistrement des personnes sous traitement montre qu’au bout de 15 jours, la qualité du sommeil est aussi mauvaise qu’avant le traitement, le délai d’endormissement est aussi long, les éveils nocturnes aussi nombreux, constate le docteur Patrick Lemoine, psychiatre, spécialiste du sommeil et auteur de Dormir sans médicaments… ou presque (Éditions Robert Laffont, 2015). Mais les patients ne s’en souviennent pas car ces traitements ont un effet amnésiant.

Se sevrer des somnifères n’est pas simple, à fortiori si l’on en prend depuis des années.

Car les benzodiazépines entraînent une dépendance et l’arrêt du traitement peut se manifester par un violent rebond de l’insomnie et de l’anxiété qui peut durer plusieurs nuits. Il est donc important de demander de l’aide à son médecin traitant à condition qu’il soit suffisamment disponible pour vous recevoir régulièrement et vous accompagner dans cette démarche. Sinon, le mieux est de lui demander les coordonnées d’un confrère, un psychiatre en particulier, qui saura assurer ce soutien. La prise en charge débute par un bilan de l’insomnie : depuis quand elle dure ? Comment elle se manifeste ? Quel en a été l’évènement déclencheur ?

C’est l’occasion aussi pour le médecin de chercher des pathologies susceptibles de déclencher des troubles du sommeil : reflux gastro-œsophagien, apnées du sommeil, troubles respiratoires ou thyroïdiens, syndrome des jambes sans repos. Ce trouble se manifeste par des sensations très désagréables dans les jambes et les mollets lorsqu’on est allongé et oblige à se lever et à marcher pour qu’elles cessent. Une fois ce bilan réalisé, le sevrage peut commencer. Mieux vaut se lancer lorsqu’on a quelques jours de congés devant soi car il sera plus facile de gérer les symptômes du manque. La désintoxication passe par un abandon progressif du médicament en réduisant les doses peu à peu. Le médecin établit avec le patient un calendrier du sevrage : il est conseillé de réduire la dose quotidienne d’un quart à un demi comprimé à la fois, en respectant des paliers de trois semaines.

Toutefois, lâcher cette bouée s’avère très difficile pour certains. C’est alors qu’un placebo peut faire des miracles. La technique est simple, détaille le docteur Lemoine. Prenons l’exemple d’un patient qui n’aurait plus qu’un quart de comprimé. Je propose d’aller chez le pharmacien et d’acheter 30 gélules vides et de toutes les remplir de sucre en poudre puis de glisser à l’intérieur de 25 d’entres elles le quart de comprimé avant de les refermer. Ensuite, il convient de les mélanger et d’en d’avaler une chaque soir en ignorant ce qu’il y a dedans. Le mois suivant, je conseille de préparer 14 gélules placebo. Et ainsi de suite. Ce médecin, pionnier du sevrage des benzodiazépines avec des placebos, a testé cette méthode auprès de nombreux patients avec succès.

Les plantes peuvent également aider à passer ce cap difficile, parce qu’elles agissent sur le stress, l’anxiété, le mal-être, autant de facteurs qui font le lit de l’insomnie.

D’autres ont des propriétés hypnotiques comme la valériane, le meilleur somnifère naturel connu. Plusieurs études sérieuses ont d’ailleurs démontré qu’elle raccourcit le temps d’endormissement. Elle agirait sur les récepteurs du Gaba comme les classiques tranquillisants, précise le docteur Lemoine.

Pour vaincre l’insomnie, se sevrer des médicaments ne suffit pas.

Il faut aussi respecter certaines règles : il est essentiel par exemple de se coucher au moment où l’horloge biologique le commande. Différents signes indiquent ce moment propice à l’endormissement : bâillements, frissons, picotements des yeux. Si l’on rate cette véritable porte d’entrée du sommeil, la vigilance remonte et il faut attendre une heure et demie à deux heures, le temps d’un cycle de sommeil, pour être de nouveau physiologiquement disposé à dormir. Il est également conseillé de limiter les excitants (café, thé, alcool au dîner), de pratiquer une activité physique si possible le matin en extérieur pour s’exposer à la lumière du jour, mais pas après 17 h. Dernier conseil important : en cas d’éveil nocturne, il ne faut surtout pas s’accrocher à l’espoir de se rendormir immédiatement. C’est le meilleur moyen de s’énerver et d’élever le niveau d’éveil. Mieux vaut donc se lever, lire, écouter de la musique et se recoucher quand les signes du sommeil reviennent, si possible dans un lit froid. La baisse de la température corporelle favorise l’endormissement.

Enfin, il faut reprendre confiance dans sa capacité à s’endormir naturellement

Ne plus avoir peur d’aller se coucher parce qu’un combat contre soi-même s’annonce. Pour retrouver confiance, il faut d’abord se débarrasser de nombreux préjugés sur le sommeil, du genre : on a tous besoin de dormir 8 heures par nuit ou si je ne m’endors pas avant minuit je ne serai pas en forme demain, etc. Une véritable rééducation au sommeil peut aussi s’avérer nécessaire[2]. La technique est proposée par les psychiatres et psychologues formés aux thérapies comportementales et cognitives. Le patient remplit un agenda du sommeil dans lequel il note l’heure où il pense s’endormir et celle où il s’éveille. Cela permet d’évaluer le temps passé dans les bras de Morphée, souvent beaucoup plus court que celui passé au lit. Il est demandé au patient de ne pas passer plus de temps allongé que ce qu’il pense dormir. Par exemple s’il estime dormir 5 heures, il lui est conseillé de se mettre au lit à 1 h et de se lever à 6 h. Au bout de quelques nuits, épuisé, il s’endort dès qu’il se couche ! Ainsi la durée du sommeil n’est pas augmentée, mais celui-ci est de meilleure qualité. Et surtout l’insomniaque redécouvre qu’il est capable de s’endormir sans lutter. Il peut alors adopter progressivement des horaires moins restrictifs.

 

 

 

 

[1] État des lieux 2013 de la consommation des benzodiazépines en France, décembre 2013, Ansm

[2] Des ateliers d’éducation thérapeutique en groupe de 10 personnes maximum sont organisés par le Réseau Morphée (http://reseau-morphee.fr), en Île-de-France

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