Acteurs du changement
« Guéris-toi toi-même »

« Guéris-toi toi-même »

Premier médecin américain à soigner avec la méditation

Publié le 23.10.2017 Propos recueillis par Anne-Charlotte Fraisse

De passage à Paris pour la sortie de son premier livre, le professeur Saki Santorelli a accordé une interview exceptionnelle à Pensées-sauvages. Professeur de médecine et directeur de la clinique de réduction du stress au centre médical de l’université du Massachusetts, il travaille depuis de nombreuses années en collaboration avec le professeur Jon Kabat-Zinn, père fondateur de la méditation Mindfulness. Grâce à sa longue pratique de la méditation, pr Saki Santorelli explique la force du processus intérieur de guérison. L’intérêt d’une telle pratique est aujourd’hui scientifiquement validée. Rencontre avec un homme bienveillant.

Le titre de votre livre, Guéris-toi toi-même (éd. Les Arènes, 2017), peut prêter à confusion. Conseillez-vous aux gens d’arrêter leurs traitements pour se mettre à la méditation ?

Pas du tout. Nous pensons que la médecine et la méditation agissent ensemble, en synergie. Dans la clinique de réduction du stress au centre médical de l’université de Massachusetts, nos études et les sessions de méditation prennent place au sein d’un espace académique où la science est centrale [le Pr Santorelli a publié de nombreuses études qui font autorité dans le monde scientifique et médical sur les bienfaits de la méditation pour la santé et la guérison, ndlr]. On qualifie ce travail de méditation de médecine participative ou médecine corps-esprit. Les personnes qui la pratiquent sont vraiment engagées dans leurs soins à tous les niveaux, mais il ne s’agit pas d’un substitut aux soins médicaux ! C’est un complément. La médecine peut faire beaucoup pour l’humain, et elle le fait, mais chacun peut faire beaucoup pour soi. Si vous mettez les deux ensembles, vous atteindrez une synergie que vous n’auriez pas en utilisant les deux pratiques séparément.

Que voulez-vous dire à ceux qui sont intéressés par la pratique du « mindfullness », qui voudraient peut-être essayer, mais qui ne savent pas comment commencer ? Que peut-on en attendre ?

Eh bien [silence], peut-être que l’on peut commencer par dire ce qu’est le mindfulness… Et aussi ce que ce n’est pas ! Ce n’est pas une religion, un système de croyances new age non plus. Ce n’est pas un moyen d’effacer ce qu’il y a dans notre esprit. Ce n’est pas non plus s’échapper par l’esprit. Le mindfullness, c’est être éveillé, présent, disponible à ce qui se passe en nous, autour de nous et dans le monde dans lequel nous nous trouvons chaque jour. Cette qualité de présence, « avoir du cœur » pour certains (une sorte de heartfullness), je la décrirais comme un sens naturel de la compassion, une « amicalité », une tendresse, une gentillesse, une intimité avec la vie de l’autre. Dans le mindfulness, on retrouve de la douceur, ce qui ne signifie pas de la passivité et encore moins de la faiblesse, mais une sorte d’ouverture et de curiosité.

Vous racontez, au début du livre, que votre métier est de prendre soin des gens et que le mindfullness est un moyen de prendre également soin de vous. Qu’est-ce qui vous a amené sur ce chemin d’exploration de la pleine conscience 

En réalité, beaucoup de choses m’ont mené à la pleine conscience [grand silence]. Une aspiration à une connexion avec des choses plus grandes que moi et une enfance réellement merveilleuse, dans une famille très aimante. Ensuite, pendant mes années d’école et de lycée, j’ai commencé à être un insatisfait de la vie. Nous étions dans les années 1960 aux États-Unis, une période de crises et de changements ; la guerre du Viêtnam et le mouvement des droits civils faisaient rage. Les États-Unis brûlaient. Les tensions raciales devenaient explosives. J’étudiais la sociologie et le journalisme à cette époque. J’avais l’impression de regarder le monde par la fenêtre, au lieu d’être dedans, d’y participer ! Le département de sociologie où j’étudiais n’avait pas de fenêtre… Cela me semblait tellement paradoxal, ironique ! J’étais insatiable malgré mon engagement dans les mouvements contre la guerre. C’est à ce moment-là que j’ai commencé méditer et à faire du yoga. J’avais vingt et un ans.

Ce sentiment d’insatisfaction, de pas être assez relié aux autres et au monde, n’a pas été réglé de façon instantanée par la méditation. Il ne faut pas penser qu’elle est une chose magique, qu’il suffit de tourner un bouton et tout s’éclaire ! Rien n’est différent. Et pourtant, d’un autre côté, tout est différent : vos perspectives, votre perception de la personne que vous pensiez être et du profond conditionnement qui l’accompagne, l’entretien de cette image par la société et la culture, tout cela commence à changer. Ce n’est pas un processus sans douleur, mais un processus révélateur. C’est aussi considérablement motivant. On commence à découvrir que l’on est bien plus que ce que l’on pense, ou ce que l’on nous a dit. Cela ouvre de nombreuses perspectives sur la façon d’affronter les situations dans la vie. Et cela transforme rapidement le quotidien par un processus d’auto-croissance, qui nourrit la motivation de poursuivre : on apprend quelque chose qui nous fait grandir, un micro-changement dans la façon dont on vit sa relation à ses parents, à ses amis, à ce type aussi, qui vient de me faire une queue de poisson en voiture. C’est déjà un énorme changement ! C’est super excitant, motivant, de voir que l’on peut être et réagir différemment. Bien entendu, ce n’est pas toujours simple : la rencontre avec soi peut être difficile. Comme de réaliser combien nos actions sont tellement schématiques, automatiques. Nous pensons que nous sommes libres. La découverte de nos carcans ne va pas sans douleur.

Dans votre livre, une chose est très frappante : quand une personne de votre groupe de mindfullness exprime une immense tristesse, ou pleure, la meilleure façon d’agir est de lui laisser ressentir ce qui se passe, sans chercher à la consoler. Cela ne contredit-il pas vos déclarations sur la tristesse et l’empathie ?

Cela ne veut pas dire que nous ne réconfortons pas les gens. C’est la façon dont nous le faisons qui est différente. Quand quelqu’un pleure dans le cours de MBSR [Mindfulness Based Stress Reduction, réduction du stress basée sur la pleine conscience], la première chose que nous faisons est de lui tendre un mouchoir. C’est un acte de gentillesse.

Cela peut-il aussi signifier : arrête de pleurer ?

Oui, ou aussi laisse-moi sécher ces larmes, car te voir pleurer réveille ma propre tristesse et, inconsciemment, je ne le veux peut-être pas. Car la plupart de ces réactions sont inconscientes. On peut offrir énormément de tendresse et d’attention grâce au silence ou, simplement, en écoutant. L’autre a besoin de parler, et nous d’écouter. Cela peut suffire. Nous passons huit semaines du programme ensemble. Il y a toujours du temps pour reparler de cette tristesse les jours suivants ou plus lointains… Je suis là uniquement pour offrir des options. L’une d’elles est : « S’il y a des larmes, vous n’avez pas à les expliquer ou à vous excuser. Elles sont les bienvenues. Vous pouvez ressentir toutes ces émotions, car notre but est faire de la place pour elles. »

« Dans la vie, nous fragmentons notre corps, notre personnalité, en fonction des autres et des situations. La pratique du mindfullness s’applique à la totalité de notre être. La pleine conscience autorise l’émotion à venir, sans jugement. Il n’y a pas de mauvaise ou de bonne émotion. On observe, on ressent comment sont les choses dans l’instant, tout en sachant que tout change, tout le temps. »

 

On peut soudain passer de la joie à la tristesse, le plus souvent sans savoir pourquoi. La méditation donne de l’espace aux gens, car elle leur permet d’être attentifs à eux-mêmes, sans se juger dans l’instant présent. On voit ainsi les choses avec plus de clarté. Comme un scientifique en train de faire une expérience : il ne la juge pas, il observe pour comprendre ce qui se passe – au moins en partie. Et à partir de ce moment-là, on peut faire des choix. On comprend son comportement dans une situation donnée, ses émotions, ses sensations physiques, et on prend conscience de ses réactions conditionnées, automatiques.

Grâce à cette attention, on peut regarder ce que l’on était sur le point de faire, ou de dire, et de prendre du recul pour choisir. Je peux rester silencieux. Ou peut-être dire les choses autrement, ou être honnête sur ce que je ressens : « Voilà ce que j’étais sur le point de dire, mais voici comment je me sens réellement. » Cela donne bien plus de choix qu’avant et c’est très libérateur ! On se sent

moins fragmenté ; cette liberté est une partie importante du processus de guérison. En effet, la guérison est en rapport avec ce sentiment de « tout », d’être unifié. Ce ne sont pas les trente minutes régulières de méditation, ou de mindfulness, qui permettent de parvenir à la complétude, c’est au cours de votre vie, de chaque journée, que vous vous habituez à qui vous êtes vraiment. Ces qualités font partie de vous. Si vous creusez dans votre cave, vous apercevrez des choses brillantes dans le noir – il y a un très beau poème de Djalal ad-Din Rumi, maître soufi du XIIIsiècle à ce propos. Ces pierres précieuses sont en vous. La cave est le symbole de votre intériorité. Ce symbole est important, car il nécessite d’aller dans un endroit de soi qui est sombre, qui peut faire peur, où il fait froid, où l’on ne va pas souvent. Les accidents de la vie peuvent nous y amener de façon inattendue. Parfois, nous tombons dans la cave à cause d’une maladie, d’un décès, d’une tragédie. Je le vois souvent à l’hôpital. Le diagnostic tombe, un enfant meurt, un divorce est enclenché, un emploi est perdu… C’était inattendu et cela secoue notre vie.

Je pense à cette femme dont vous parlez dans votre livre : elle veut redevenir la personne qu’elle était avant la maladie. Et vous lui répondez qu’elle ferme la porte à toutes celles qu’elle peut devenir…

Oui, il s’agissait d’une femme d’affaires, très sûre d’elle avant la maladie, avec lunettes de soleil et sac énorme, devenue vulnérable. Je lui ai simplement dit qu’elle pouvait être tellement plus de personnes. Dans son sac, elle transportait tout un arsenal : bouteilles d’eau, médicaments contre l’anxiété, livres, tout cela pour se sécuriser. Elle ne pouvait pas sortir sans. Ce que j’ai essayé de lui dire : « Très peu de gens retournent en arrière. » Si on se casse une jambe, on peut la faire réparer et presque retrouver l’état d’avant, remarcher, bien marcher, courir ou faire du sport. Mais vous avez changé. L’eau continue de couler ! Une de nos habitudes est de résister au changement. C’est très futile, car nous n’avons aucun contrôle. Si vous restez accroché à l’idée que guérir, ou simplement aller mieux, sera exactement comme avant, vous serez probablement frustré, vous vous sentirez en échec. Mais si aller mieux devient une aventure, si vous acceptez de ne pas savoir où cela vous emmène, il y aura énormément de possibilités. C’est facile à dire pour moi, c’est autre chose pour cette femme de commencer à vivre ainsi. Finalement, on ne peut compter que sur son vécu. L’invitation qui lui était faite était : laisse de côté cet objectif pour le moment et voyons ce qui va se passer pendant les huit prochaines semaines, ouvre la porte à quelque chose de nouveau. Ce n’est pas une situation confortable pour la plupart d’entre nous, mais cela peut nous redonner vie.

Avez-vous une idée du nombre de personnes accompagnées durant toutes ces années ?

Cela fait trente-quatre ans que je pratique à l’hôpital, mais j’ai commencé avant, donc presque quarante ans… Vingt-quatre mille personnes ont pratiqué la pleine conscience en clinique ou hôpital. Je ne les ai pas suivies personnellement, car, pendant les vingt premières années, j’étais très investi dans nos recherches scientifiques et cliniques. Il y a désormais environ huit cents lieux dans le monde qui sont équivalents à notre clinique, en France aussi.

Ce n’est pas une recette magique de guérison non plus?

C’est une discipline qui demande des efforts [méditer tous les jours et s’y tenir, ndlr]. Il est important que chacun sache qu’il n’a pas besoin d’une expérience préalable de méditation ou de mindfullness, car les cours sont construits de telle façon que tout le monde est débutant. Cela se déplie petit à petit. Le voyage se fait par… petites bouchées… Si vous mettez trop de nourriture dans votre bouche, vous ne pourrez peut-être pas l’avaler ! Nous procédons donc par petites bouchées de méditation, systématisées, disciplinées, structurées. Nous sommes tous différents et chacun aura sa propre expérience, tout en étant toujours accompagné. Choisir de commencer une session de MBSR est un défi, et c’est pour cela que nous sommes si présents. Cela crée une relation forte et unique entre les personnes qui suivent les MBSR et moi-même : je dois vraiment les aider à se connaître elles-mêmes et, en même temps, être disponible tout au long de ce processus. Vraiment disponible. Cela peut impliquer de s’appeler, de se voir avant ou après le cours…

Il y a des programmes de MBSR sur tous les continents. Penser qu’il y a des dizaines de milliers de personnes qui suivent le même programme, en même temps que soi, peut s’avérer très réconfortant. Il est important de préciser qu’il n’y a pas de garantie de résultat, on ne peut pas promettre quoi que ce soit, mais si vous avez envie de vous créer de l’espace, du temps et de suspendre votre jugement pendant huit semaines, alors vous pourrez, à la fin, décider si cela valait la peine ou pas. Vous ne pourrez décider qu’en analysant votre expérience, à la façon d’un professeur dans son laboratoire. C’est prendre en main sa propre vie et c’est libérateur. Et l’on s’aperçoit que, pour beaucoup, c’est une expérience de grande valeur, validée par la science comme étant bénéfique aux patients.

Pour en savoir plus sur les lieux où pratiquer le programme mis en place par le professeur Saki Santorelli: http://association-mindfulness.org

 

Pour retrouver le livre du docteur Saki :  Guéri-toi toi même, éditions Les Arènes

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