Décryptage
Quand l’apéro menace la biodiversité

Quand l’apéro menace la biodiversité

La gentiane, victime d’un arrachage massif

Publié le 02.10.2017 Anne de Labouret, pharmacienne

Appréciée de l’industrie agro-alimentaire pour son amertume, la gentiane jaune est une grande fleur robuste et vivace qui élève ses belles corolles vives dans les massifs montagneux français. La « fée jaune », ou Gentiana lutea, est une plante à la vie exceptionnellement longue : elle ne fleurit qu’à partir de 7 ou 8 ans mais peut vivre jusqu’à 60 ans !

 

La France est le plus grand producteur de gentiane au monde : 1 500 tonnes de racines de gentiane sont extraites chaque année du sol français pour satisfaire les besoins de l’industrie. Ses applications sont nombreuses. Sa racine est utilisée pour fabriquer des boissons apéritives réputées, comme la liqueur ou l’alcool de gentiane, auxquelles elle apporte une amertume caractéristique.

La racine et le rhizome de gentiane sont également utilisés en phytothérapie. La gentiane jaune est connue depuis l’Antiquité pour lutter contre les troubles digestifs, hépatiques et gastro-intestinaux. Elle est aussi utilisée comme tonique en cas de fatigue persistante. Les racines peuvent être utilisées en infusion à prendre avant les repas, à raison de 2 g de racine sèche par tasse (jusqu’à 5 tasses par jour). Enfin, elle est disponible sous forme de poudre ou en mélange en solutions buvables.

Quand l’industrie exploite le sauvage

Massivement recherchée par l’industrie alimentaire, la « fée jaune » n’est plus simplement une plante. Elle est devenue une matière première. Quelques industriels la cultivent pour approvisionner leur filière, mais sa mise en culture reste rare car complexe. La grande majorité de l’approvisionnement en gentiane est donc assurée par la cueillette de la plante à l’état sauvage.

La partie de la plante utilisée par l’industrie est la racine. Or extraire la racine, c’est supprimer tout espoir de reprise. Autour de la plante se cristallisent donc des enjeux environnementaux, sociaux et financiers. Le nombre de grands spots exploitables s’amenuise avec les arrachages non régulés destinés à l’industrie agro-alimentaire. Même si l’espèce Gentiana lutea reste commune dans la nature, la « ressource » en gentiane jaune pourrait, elle, être menacée. Qu’entend-on par « ressource » ? Cette notion intègre un ensemble de facteurs nécessaires pour que la plante s’inscrive dans une filière exploitable, comme l’accessibilité du terrain, le coût de l’arrachage, les rotations d’exploitations, etc. « L’exploitation du sauvage doit être réalisée avec attention : il faut veiller à préserver de grandes quantités de gentiane afin qu’elle puisse être récoltée à la fois de manière rentable pour les industriels… et durable pour l’environnement », explique Raphaëlle Garreta, chargée de mission à l’ethnologie au Conservatoire botanique national des Pyrénées et de Midi-Pyrénées.

Un guide récent de bonnes pratiques

Créée en 2014, une association interprofessionnelle regroupe les propriétaires de terrain, les arracheurs (appelés gentianaires), les exploitants et les transformateurs de gentiane, qui se sont réunis dans le but d’organiser une gestion durable de la ressource. L’intérêt est commun et majeur pour la pérennité de la filière. Ils ont produit un Guide de bonnes pratiques de production de gentiane, qui encadre l’exploitation de la plante.

Et du côté légal...

En France, la gentiane jaune est principalement cueillie dans le Massif central et les Pyrénées, deux massifs montagneux qui ne disposent pas d’une réglementation forte sur la gentiane. Seul un arrêté préfectoral réglemente l’arrachage dans six communes de l’Ariège. « La bonne gestion de la ressource devrait prendre en compte le pourcentage et le type de pieds prélevés, l’historique de la parcelle, la période d’arrachage, les outils utilisés, etc. Les pratiques culturales ont également une importance primordiale pour le bien-être de la plante : les terrains sont-ils laissés en friche ou occupés par des animaux d’élevage ? Des engins mécaniques comme les gyrobroyeurs sont-ils utilisés sur la parcelle ?, etc. Autant de facteurs qui peuvent être préjudiciables pour la gentiane ou pour la prairie », développe Raphaëlle Garreta.

Depuis 2016, le Conservatoire botanique national des Pyrénées et de Midi-Pyrénées est engagé aux côtés de l’Espagne et du Portugal dans ValuePAM, un projet de gestion et de valorisation des plantes médicinales et aromatiques. Le but de ce projet est de proposer à terme des plans de gestion de ces plantes afin d’assurer une exploitation économique tout en préservant le patrimoine naturel.

Par ailleurs, la loi française pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages, adoptée en 2016, se prolonge actuellement par une réflexion sur la cueillette de plantes sauvages. Celle-ci devrait aboutir à une nouvelle réglementation relative aux plantes sauvages à forte plus-value industrielle, qui requièrent une vision nationale globale. Plusieurs plantes sont concernées, comme la gentiane ou l’arnica. À suivre, donc…

 

 

Réimplanter des gentianes dans leur environnement naturel
Le 15 juin dernier, la campagne de financement participatif qui avait été lancé pour de réaliser des essais de semis directement sur les estives en Auvergne s’est terminée avec succès ! Grâce aux contributions des « ambassadeurs de la gentiane », l’association interprofessionnelle de la Gentiane jaune « Gentiana Lutea » a réuni la somme de 6100€ !
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