Décryptage
Ce que vous mangez change votre patrimoine génétique

Ce que vous mangez change votre patrimoine génétique

La science bouleverse nos certitudes

Publié le 15.05.2017 Anne de Labouret, pharmacienne.

Médecins et campagnes d’information nous le répètent à l’envi : une alimentation saine, variée et équilibrée est indispensable pour nous maintenir en bonne santé et réduire le risque de pathologies comme le diabète, l’obésité, les maladies cardio-vasculaires et certains cancers. Jusqu’à peu, nous considérions qu’une alimentation de qualité pouvait nous aider à garder la forme avec le bagage génétique dont nous sommes dotés. Mais ça, c’était avant que de récentes études aient démontré que notre alimentation peut également influencer l’expression de certains gènes.

 

La nutrigénomique est nouvelle discipline. Derrière ce terme scientifique un peu compliqué, à la croisée de la génomique et de la nutrition, la nutrigénomique étudie la façon dont les gènes et l’alimentation interagissent, et les raisons pour lesquelles les personnes réagissent différemment aux nutriments en fonction de leur patrimoine génétique.

Pendant de très nombreuses années, nous avons pensé que nos gènes se transmettaient, immuables, d’une génération à une autre. Professeur et chercheur en endocrinologie moléculaire, le Dr Walter Walhi bat en brèche ces affirmations : « À part l’air que nous inhalons, l’alimentation constitue la seule matière extérieure que notre corps ingère. Elle exerce, de ce fait, l’impact environnemental le plus important et le plus constant, tout au long de notre vie. Les sciences de la nutrition encourent actuellement une véritable révolution technologique qui leur permet enfin d’entrevoir comment les composants de notre alimentation agissent sur nos gènes et influencent notre état de santé. » Plusieurs études récentes ont en effet montré que notre alimentation pourrait modifier nos gènes, et que ces modifications pourraient se transmettre à notre descendance. Une petite révolution quant au regard que nous posons sur notre santé et notre alimentation !

Quand les gènes s’adaptent à ce que nous mangeons

En 2016, des chercheurs de l’université américaine Cornell ont publié les résultats d’une étude portant sur les gènes d’une population végétarienne d’Inde. Ils ont montré qu’une adaptation de leur génome leur permettait de produire eux-mêmes de bonnes proportions d’acides gras polyinsaturés oméga-3 et oméga-6, alors qu’on pensait que l’organisme humain n’était pas capable de les fabriquer et qu’ils devaient nécessairement être fournis par l’alimentation (viandes, huiles et poissons gras).

Les scientifiques ont également comparé les gènes de ce groupe d’Indiens à un autre groupe d’Américains du Kansas. Ils ont découvert que l’ADN des Indiens végétariens présentait une mutation fréquente dans un gène essentiel à la fabrication des omégas-3 et 6, alors que cette mutation était peu présente chez les Américains. Cela permettait à leur organisme de synthétiser des niveaux élevés d’omégas-3 et 6 sans consommer de produits animaux (1).

Ces résultats sont à mettre en parallèle avec ceux d’une autre étude de 2015, qui a montré que les Inuits, dont l’alimentation traditionnelle est très riche en acides gras polyinsaturés, sont porteurs d’une autre mutation qui diminue la synthèse des omégas-3 et 6… puisqu’ils en ont moins besoin (2). Ainsi, la synthèse de ces acides gras polyinsaturés est évolutive et liée à l’alimentation.

Au cœur de l’infiniment petit

Un pas de plus a été franchi avec une nouvelle étude menée par les chercheurs de l’université de Cambridge et du Francis Crick Institute de Londres. Leurs travaux ont porté sur le comportement de la levure Saccharomyces qui présente des similitudes avec les cellules humaines, en se concentrant sur l’étude de fragments d’ADN. Le flux métabolique des cellules de levures dépend du milieu nutritif dans lequel elles évoluent. Les scientifiques ont montré qu’en modifiant les nutriments qui leur sont fournis, donc le métabolisme interne des levures, on pouvait affecter jusqu’à 85 % de l’expression du génome concernant 4 acides aminés qui encodent la production de protéines. Ces résultats importants prouvent que, chez les levures Saccharomyces, le milieu nutritif peut influencer l’expression du génome (3).

 

Tous différents !

Ces travaux n’en sont qu’à leurs débuts mais ils pourraient avoir de larges répercussions sur la façon dont nous appréhendons notre santé. Mieux comprendre les mécanismes en jeu au niveau génétique pourrait en effet permettre de repenser l’alimentation en prenant en compte les caractéristiques propres à chacun. En étudiant le génome d’une personne ou d’un groupe d’individus, on deviendrait capable de leur conseiller un régime alimentaire personnalisé afin de prévenir l’apparition de certaines maladies, voire même d’envisager de nouvelles perspectives de traitement. Ces récentes découvertes mettent aussi l’accent sur l’importance de notre environnement. Savoir que notre alimentation est susceptible de modifier l’expression de notre génome doit nous inciter à la plus grande vigilance quant à la qualité de l’ensemble de notre environnement, en éloignant notamment autant que possible les produits toxiques et autres perturbateurs endocriniens…

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