Décryptage
Les antibiotiques dans les élevages peuvent être un danger pour l’homme

Les antibiotiques dans les élevages peuvent être un danger pour l’homme

L’antibiorésistance, une problématique mondiale

Publié le 06.01.2017 Matias Desvernois

L'ampleur du sujet inquiète la communauté scientifique internationale. Les mésusages des antibiotiques dans les filières animales seraient lourds de conséquences pour l'environnement et la santé. Si en France l'exposition aux antibiotiques dans les élevages a baissé depuis 2011, la situation mondiale est loin d’être rassurante, notamment en Chine où la consommation augmente. Des solutions alternatives, en alimentation animale notamment, commencent néanmoins à donner des signes prometteurs.

D’après l’OMS, près de la moitié des antibiotiques produits dans le monde est utilisée en santé animale. Ces filières représentent un défi de taille dans la lutte contre les mauvais usages : derrière cette problématique, somme toute assez anodine, c’est bien la santé humaine qui court un risque. Et pas seulement ! L’antibiorésistance implique des enjeux d’ordre économique et environnemental. Les milieux naturels se convertissent en véritables  « réservoirs de gènes de résistances », alerte le ministère français de l’Agriculture. La qualité des eaux, des sols mais aussi la préservation de la faune se trouvent directement menacées. En effet, plus la présence de ces gènes est faible dans ces compartiments naturels, moins les risques de transmissions sont importants. De manière générale, les efforts à fournir demeurent considérables dans un contexte marqué par une demande mondiale croissante en protéines animales destinées à la consommation humaine. En particulier dans les pays émergents. De fait, le champ d’action doit être considéré à l’échelle planétaire. Malgré ce tableau assez préoccupant, des solutions nouvelles, intégrant un recours plus limité aux antibiotiques, émergent peu à peu. Dans le secteur de l’élevage par exemple, la nutrition des animaux apparaît comme un levier déterminant.

Qu’entend-on exactement par « antibiorésistance » ?

Le phénomène surgit lorsque les effets d’un ou plusieurs antibiotique(s) (naturel(s) ou de synthèse), utilisé(s) pour traiter une catégorie d’agents pathogènes (bactéries), deviennent inopérants. C’est l’information génétique, portée par ces bactéries dites  « résistantes », qui les rend insensibles aux antibiotiques. Il est important de rappeler que cette manifestation concerne uniquement les bactéries, à ne pas confondre avec les virus et les parasites. La résistance peut s’exprimer selon plusieurs modalités. « Soit la bactérie dégrade directement l’antibiotique, soit elle est imperméable à ses effets ou, dernier cas, elle le refoule carrément dès qu’il pénètre », précise Thierry Pineau, chef du département Santé animale à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA). Si certaines bactéries sont à tropisme humain ou animal uniquement, d’autres affectent les deux espèces. Il s’agit des bactéries appelées « zoonotiques ». La salmonellose, susceptible d’être portée par la volaille, le porc ou l’humain en est une illustration. À ce jour, trois catégories de traitement antibiotique ont été définies par l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail : le préventif qui s’applique à des animaux sains, le métaphylactique qui s’adresse aux animaux d’un même groupe à la fois malades et sains et le curatif qui ne concerne que les animaux atteints. Actuellement en Europe, la volonté des politiques publiques s’oriente vers une réduction des deux premières formes de traitement au profit du curatif.

Antibiorésistance des bactéries animales et humaines : même combat ?

« Une bactérie du sol peut transmettre un gène de résistance à une bactérie symbiotique des animaux, qui peut arriver dans le tube digestif de l’homme par consommation. L’échange du gène de résistance peut être réalisé à une bactérie pathogène de l’homme qui réside, à ce moment-là, dans le tube digestif. C’est une illustration, parmi tant d’autres, de la chaîne écologique de transmission de ces gènes », enseigne Thierry Pineau. La résistance des bactéries est donc un phénomène qui n’épargne aucune de ces deux espèces. Leur expression diffère néanmoins. La grande majorité des bactéries hôtes spécifiques à l’animal concerne les infections mammaires (mammites), respiratoires, digestives et les boiteries (troubles de l’appareil locomoteur). « Ces cas sont les plus contraignants pour les éleveurs », souligne Thierry Pineau. Afin de lutter au mieux contre ces pathologies, l’hygiène constitue le premier des remparts. Par exemple, bien nettoyer les trayons (extrémités du pis d’une vache) lors de la traite fait partie des incontournables. Malheureusement pour nous, le problème ne se résume pas au simple secteur de l’élevage. « C’est un problème de santé publique générale à l’échelle planétaire », insiste Thierry Pineau. Le mauvais usage des antibiotiques, à l’origine des bactéries résistantes, sévit également en médecine humaine. Le cas des maladies nosocomiales en milieu hospitalier est le plus connu. Chaque année, près de 12 500 décès en France sont liés à « une infection à bactérie résistante aux antibiotiques » (source ministère de la Santé). Certaines bactéries deviennent même « polychimiorésistantes » voire « toto résistantes ».

Des progrès notables en France

Sur le sujet, la France peut se targuer d’avoir considérablement progressé. Entre 2012 et 2015, l’usage vétérinaire des antibiotiques dans l’Hexagone a diminué (toutes espèces confondues) de 20,1 % par rapport à 2011 : – 24,1 % chez les porcs, – 22,1 % pour les volailles, – 17,8 % pour les lapins et – 9,5 % chez les bovins. Ces résultats encourageants, présentés le 15 novembre dernier par l’Anses à l’occasion de la semaine mondiale de l’antibiorésistance (du 14 au 21 novembre), ont pu être obtenus grâce au plan ÉcoAntibio lancé en 2012 et mis en place conjointement par les ministères de l’Agriculture et de la Santé. Pour exemple, la filière « porc » a pris des mesures choc pour bannir de ses usages des antibiotiques classés comme critiques pour la santé de l’homme (céphalosphorines de 3e et 4e générations). Selon le ministère de l’Agriculture, l’objectif de ce plan, qui visait une baisse de 25 % l’exposition des animaux aux antibiotiques en l’espace de 5 ans, « est en passe d’être atteint ». Pour autant, les résultats définitifs de l’année 2016 du plan ÉcoAntibio ne seront connus qu’au second trimestre 2017. Une deuxième version du plan est en cours d’élaboration. Rien ne filtre pour l’heure du côté du ministère de l’Agriculture quant à son contenu.

Qu’en est-il des autres pays ? En Europe, les Pays-Bas, la Suède et le Danemark sont des pays référents avec des réductions de consommation d’antibiotiques allant jusqu’à 70 %.

Dans d’autres régions du monde, hélas, les mésusages des antibiotiques demeurent très élevés. « Dans l’élevage porcin en Asie du Sud-Est ou en santé humaine en Inde », mentionne Thierry Pineau. Des situations qui doivent véritablement interpeller au regard des tendances futures. La demande en protéines animales progressera très nettement dans les pays émergents, observent les chercheurs de l’université de Princeton dans leur étude publiée en 2015. Ces auteurs estiment que la consommation d’antibiotiques en santé animale augmentera en moyenne de + 67 % entre 2010 et 2030, une hausse expliquée principalement par les changements opérés dans les systèmes de production au sein des pays en développement. L’élevage extensif se verra peu à peu remplacé par des modèles de production intensifs. Le Brésil, la Chine, la Russie, l’Inde et l’Afrique du Sud sont les principales zones concernées. Les experts tablent sur une augmentation de + 99 % de leur consommation d’antibiotiques, soit 7 fois plus que leur propre croissance démographique ! Rappelons au passage qu’en Chine, en Amérique du Sud ou aux États-Unis, l’usage des antibiotiques comme promoteurs de croissance n’est toujours pas interdit, un usage prohibé en Europe depuis 2006. « L’UE est l’unique zone d’ampleur où c’est illégal », affirme Thierry Pineau. Fait avéré, les antibiotiques améliorent le potentiel de croissance d’un animal en jouant sur l’efficacité alimentaire. Les animaux concernés atteignent plus rapidement le poids visé et produisent en parallèle moins de déjections. Ces décalages au niveau international nécessitent une prise de conscience collective qui commence dans certains pays tels que les États-Unis. L’Europe fait alors figure de pionnier en la matière.

En chemin vers des solutions alternatives…

Face à ce constat inquiétant, il n’existe pas 36 modalités. L’hygiène est la principale recommandation. Fort heureusement, des mesures alternatives se développent peu à peu.

Dans le secteur porcin, par exemple, certains pays européens incorporent de l’oxyde de zinc à des doses élevées dans l’alimentation des porcelets, sous forme de prémélange médicamenteux, pendant la phase de sevrage. En effet, à cette période, les porcelets présentent un haut risque de troubles digestifs et de retard de croissance causé par le changement de régime alimentaire et le stress lié à l’allotement (technique d’élevage regroupant les lots de bétail selon des critères bien spécifiques (âge, sexe, poids, etc.). Afin d’éviter ces manifestations, un traitement antibiotique de manière préventive est systématiquement donné. L’efficacité de l’oxyde de zinc dans l’alimentation a été démontrée par l’Anses dans un de ses rapports, publié en 2013. Ce dernier a mis en évidence l’effet positif de l’oxyde de zinc sur la flore intestinale, en favorisant les « bonnes » bactéries au détriment de leurs homologues pathogènes. L’utilisation de l’oxyde de zinc apparaît donc ici comme une bonne alternative aux antibiotiques et constitue donc une mesure de réduction des risques d’antibiorésistance.

D’autres substances, comme les actifs végétaux, ont également un effet bénéfique sur la flore intestinale et peuvent contribuer à réduire le recours aux antibiotiques. « Quand un animal a une flore digestive perturbée, il digère mal, il a des entérites », explique Alain Chervet, vétérinaire de formation. Les plantes telles que l’ail, la cannelle ou le thym, utilisées seules ou en synergie, sont connues pour leurs effets bactériostatiques sur les bactéries pathogènes. Lors de leur utilisation, plusieurs souches de la flore positive sont quant à elles préservées. Ces plantes contribuent alors à renforcer et maintenir l’équilibre naturel de la flore digestive animale et ainsi à favoriser la digestion des animaux. « Il y a 30 ans, personne ne croyait aux actifs végétaux. Aujourd’hui, on n’y trouve que des avantages. Que ce soit en termes de prévention des pathologies, d’une meilleure vitalité avec moins de gaspillage de l’aliment et plus de bien-être de l’animal et donc une meilleure croissance », analyse Alain Chervet.

Un avis partagé par Murielle Louvet, éleveuse à la tête d’un poulailler de 15 000 m² (en Label Rouge) en Auvergne. « Les plantes sont très efficaces, les animaux sont en meilleure santé, ils grossissent de la même façon. Je compare mes résultats avec d’autres éleveurs. Commercialement, c’est très intéressant, il y a un vrai marché pour les poulets sans antibiotiques. » Le seul point négatif se résume au changement d’odeur de la nourriture, plus ou moins agréable selon les plantes utilisées.

Ces alternatives concluantes ont le mérite de nous rassurer, nous citoyens, et avant tout consommateurs. On ne peut néanmoins s’empêcher d’appréhender l’avenir à la lecture des projections de consommation d’antibiotiques dans l’élevage. La Chine, plus gros pays consommateur de ces produits, utilisera peut-être plus de 30 % des antibiotiques présents sur le marché mondial d’ici 2030. Mais les solutions naturelles ont de plus en plus d’échos positifs dans les élevages mondiaux et ont un bel avenir devant eux sur tous les continents.