Décryptage
La méditation à l’hôpital

La méditation à l’hôpital

Pourquoi les médecins la prescrivent-ils à leurs patients ?

Publié le 09.09.2016 Cécile Coumau

Elle fait vendre des livres par milliers, télécharger des applications mobiles par millions... La méditation a le vent en poupe. Phénomène de société, elle intéresse de plus en plus le monde des soignants, notamment à l'hôpital.

 

L’histoire a commencé dans les années 1980 quand Jon Kabat-Zinn, chercheur à l’École de médecine de l’Université du Massachusetts, a introduit une forme de méditation laïque dans la médecine. Son nom : la méditation de pleine conscience (mindfulness en anglais). Ces trente dernières années, cette pratique appelée Mindfulness-Based-Stress-Reduction Program (MBSR) a gagné du terrain dans les hôpitaux, démontrant progressivement son intérêt dans différentes situations pathologiques. Elle consiste à  « s’arrêter et observer, les yeux fermés, ce qui se passe en soi (sa propre respiration, ses sensations corporelles, le flot incessant des pensées) et autour de soi (sons, odeurs, etc.). Seulement observer, sans juger, sans attendre quoi que ce soit, sans rien empêcher d’arriver à son esprit, mais aussi sans s’accrocher à ce qui y passe. C’est tout. C’est simple. C’est la méditation de pleine conscience  », écrivait le Dr Christophe André dans la revue Cerveau & Psycho. Pour ce psychiatre qui a introduit la méditation de pleine conscience à l’hôpital Sainte-Anne (Paris) en 2004, «  c’est bien plus efficace que cela ne pourrait paraître aux esprits pressés ou désireux de se “contrôler”. Ce scepticisme touche bien évidemment ses confrères médecins qui ont une approche avant tout biologique de la maladie. Mais, des études menées sur des moines bouddhistes vont commencer à être publiées. Elles piquent la curiosité de certains médecins qui ont une pratique personnelle de la méditation. Au début des années 2000, on ne recense que quelques dizaines d’études. Quinze ans plus tard, on en compte plusieurs milliers !

Les preuves de ses bienfaits passées au crible

La première validation scientifique a été obtenue dans le traitement de la dépression. La méditation de pleine conscience réduit jusqu’à 50 % le risque de rechute chez des patients à haut risque de récidive. Elle fait donc aussi bien que les antidépresseurs. Plusieurs essais randomisés, qui comparaient donc plusieurs prises en charge en répartissant les patients dans différents groupes, dont une étude parue en avril 2015 dans la prestigieuse revue médicale The Lancet [1] l’ont démontré.

Des résultats sont publiés mais ils peinent à convaincre. Il faut dire que «  60 % des études ne comprennent pas de groupe contrôle et dans près de 70 % des cas, elles ne sont pas randomisées,  » regrette le Dr Gérard Ostermann, professeur de thérapeutique et médecin interniste à Bordeaux. Mais, la rigueur scientifique s’impose de plus en plus. Les preuves s’accumulent notamment dans la prise en charge des malades du cancer. Une méta-analyse publiée en 2012 [2] qui rassemblait une vingtaine d’études semblait démontrer que la MBSR avait des effets positifs sur des symptômes tels que l’anxiété, la dépression, le stress et la fatigue. La méditation pourrait même diminuer les troubles cognitifs dont souffriraient 35 % des malades ayant subi une chimiothérapie. Mais, là encore, ces résultats très préliminaires demandent à être confirmés.

L'autre grand champ d'application de la mindfulness est celui de la douleur chronique

Une étude importante pour des millions de personnes souffrant de lombalgies chroniques a par exemple été publiée en 2016 dans le Journal of the American Medical Association (Jama). Concrètement, 43 % des patients ayant bénéficié de 2 heures de méditation hebdomadaires pendant 8 semaines déclaraient que la gêne associée aux douleurs avait diminué alors qu’ils n’étaient que 26 % chez les lombalgiques ayant eu un suivi médical traditionnel.

Pour les auteurs, « ces résultats suggèrent que les techniques de méditation constituent une option dans le traitement des douleurs du dos ».

La méditation serait aussi un outil majeur dans les maladies chroniques. En effet, «  la maladie chronique est une suite de situations angoissantes, souligne le Pr Corinne Isnard-Bagnis néphrologue à La Pitié-Salpêtrière à Paris, qui a déjà commencé à proposer des séances de méditation à ses patients. C’est un outil intéressant qui les aide à gérer l’angoisse d’un scanner de contrôle, l’attente de résultats biologiques ou encore la peur d’une séance de dialyse. La méditation propose aussi une approche différente de son corps, ajoute la néphrologue. Les malades chroniques sont souvent dégoûtés ou dans le déni de leur corps. La pratique méditative leur permet de se reconnecter avec ce corps, de ressentir les symptômes sans paniquer. La méditation les aide à calmer le jeu des pensées anxieuses automatiques.  »

Être ramené dans l'instant présent, redonner la capacité d'observer, peut aider à retrouver le contrôle de soi-même.

Ce n'est évidemment pas le remède miracle à tous les maux chroniques mais comment expliquer son côté « couteau suisse » ?

La réponse se trouve sans doute dans le décryptage d’une séance de méditation. Un programme de MBSR, tel qu’il a été construit par Jon Kabat-Zinn, comporte 8 séances de 2 heures hebdomadaires. Les participants sont invités à se focaliser sur l’instant présent, sur leurs sensations, à accueillir les émotions négatives sans vouloir les éviter ni les juger. Adopter une telle attitude «  ne permet pas forcément de réduire la douleur mais de mieux vivre avec  », écrit le Dr Jean-Gérard Bloch, dans la préface du livre de Jon Kabat-Zinn, Apaiser la douleur avec la méditation. Des études ont démontré que la méditation ne modifie pas l’intensité de la douleur mais son ressenti. «  Chez les méditants experts, on constate une moindre anticipation et une meilleure habituation à la douleur  », précise le Dr Bloch. «  Être ramené dans l’instant présent, redonner la capacité d’observer, peut aider à retrouver le contrôle de soi-même  », ajoute le Dr Ostermann. Cet effet n’aurait rien à voir avec celui d’un placebo. Des travaux publiés dans le Journal of Neuroscience en 2015 indiquent clairement que la méditation de pleine conscience agit sur des voies qui lui sont spécifiques. Les zones cérébrales qui s’activent pour soulager la douleur ne sont pas les mêmes que celles stimulées par un placebo.

Depuis le début des années 2000, des expériences ont été menées avec des moines bouddhistes puis avec des débutants de la pratique méditative

Des examens d’imagerie ont été menés pour tenter de comparer leur activité cérébrale. En démontrant que l’activité et la structure du cerveau étaient modifiées, de plus en plus de soignants ont commencé à s’intéresser à cette pratique ancestrale issue du bouddhisme. Les portes des hôpitaux et des universités se sont progressivement ouvertes. Le mouvement a débuté aux États-Unis et au Canada. Á la faculté de médecine Mc Gill de Montréal, un programme de sensibilisation à la méditation a été créé il y a 10 ans. Confrontés au stress et à la souffrance des patients, le burn-out menace de plus en plus les soignants. Pour leur apprendre une forme de détachement et de compassion durable, le programme est devenu obligatoire en 2014. Les autorités de santé britanniques recommandent la méditation de pleine conscience dans la prévention des rechutes de dépression. Aujourd’hui, quelque 250 hôpitaux répartis dans 44 pays proposeraient des initiations à la MBSR.

Je l'ai intégrée aux séances d'éducation thérapeutique car il me semblait nécessaire de compléter leurs connaissances techniques de la pathologie par des compétences de savoir-être.

En France, le psychiatre Christophe André a été le premier, en 2004, à recourir officiellement à la méditation de pleine conscience pour ses patients

Douze ans plus tard, la progression dans l’hexagone est timide. Le premier diplôme universitaire (DU) axé sur la méditation et la santé n’a été créé qu’en 2013 à Strasbourg. Et depuis, seule le Pr Corinne Isnard-Bagnis a suivi sa voie : en 2015, elle a réussi à monter un DU à l’université Pierre-et-Marie-Curie. Il se nomme  «  Relation de soin et gestion du stress  ». Après s’être formée chez Jon Kabat-Zinn, elle a commencé à proposer une initiation à la méditation à ses patients du service de néphrologie en 2012. «  Je l’ai intégrée aux séances d’éducation thérapeutique car il me semblait nécessaire de compléter leurs connaissances techniques de la pathologie par des compétences de savoir-être  », indique-t-elle. Car «  même si l’institution freine, patients et soignants sont très en demande  ». Chez ses confrères, la démarche du Pr Isnard-Bagnis n’est pas toujours comprise. Elle se souvient avoir été «  convoquée  » par des confrères qui lui ont demandé : «  Mais que t’arrive-t-il ? Tu es devenue baba cool ? J’ai finalement été soutenue par le vice-doyen…  »

La méditation suscite donc encore beaucoup de scepticisme dans le monde médical

Ses défenseurs l’attribuent à son origine religieuse. Dans notre culture où science et religion ne se côtoient pas, reconnaître un intérêt thérapeutique à cette pratique bouddhiste ne va pas de soi. Or, la thérapie élaborée par Jon Kabat-Zinn n’a aucun caractère religieux. Au pays du cartésianisme, la méditation progresse doucement mais sûrement. Pour preuve, la Silver Santé Study, une large étude européenne, qui évaluera notamment l’intérêt de la méditation dans la prévention des maladies liées au vieillissement, sera pilotée par des chercheurs français de l’Inserm. Pour cet ambitieux programme de 7 millions d’euros, des volontaires de plus de 65 ans venus de la région de Caen se prêteront à un exercice inédit : une séance de méditation par semaine pendant 18 mois. Les chercheurs font le pari que la pleine conscience et la méditation compassionnelle les aideront à mieux vieillir, en étant plus ouverts sur les autres.

[1] Effectiveness and cost-effectiveness of mindfulness-based cognitive therapy compared with maintenance antidepressant treatment in the prevention of depressive relapse or recurrence (PREVENT): a randomised controlled trial, The Lancet.
[2] Mindfulness-based stress reduction for breast cancer – a systematic review and meta-analysis, Current Biology.

Recevoir notre newsletter

Le recaptcha n'est pas correctCe champ ne peut pas être videAdresse email invalide