Décryptage
La phytothérapie nuit-elle à la biodiversité ?

La phytothérapie nuit-elle à la biodiversité ?

Ou le mirage d’un ailleurs préservé qui viendrait à notre secours

Author picture Publié le 22.08.2016Dr Camille Isnard Médecin et phytothérapeute

Chaque mois, le docteur Camille Isnard nous livre son regard bienveillant et incisif sur nos pratiques de santé.

Tout d’abord, qu’est-ce que la phytothérapie ? Si on se réfère aux définitions, il s’agit de l’utilisation des plantes ou d’extraits de plantes pour soigner… on est bien avancé !

Si la demande augmente, force est de constater que l’offre aussi et de façon effrénée. Il est courant d’assimiler les adeptes de la phytothérapie à des personnes soucieuses de leur santé, de l’environnement, souhaitant éviter la sur-médication dans un contexte de scandales sanitaires à répétition. C’est justifié, encore faut-il avoir les outils pour ne pas se laisser berner par un marketing flamboyant.

Car si l’on y regarde de plus près, qu’en est-il ?

Pour commencer, c’est vrai : les plantes sont partout.

Et le plus souvent dans des gélules, comprimés et produits industrialisés permettant d’après quelques-uns une standardisation bénéfique à l’usager… Qu’on se le dise, standardiser la nature est néfaste, si l’on observe les méfaits des grandes monocultures, vivant d’intrants et de subventions, sur la biodiversité. En revanche, contrôler un produit pour s’assurer qu’il n’est ni frelaté, ni contaminé, ni poudre de perlimpinpin est possible et indispensable pour la sécurité de l’usager. C’est le cas pour les médicaments et les plantes de qualité pharmaceutique, beaucoup moins pour les compléments alimentaires.

La loi demeurant floue quant aux limites entre médicament et complément alimentaire, de nombreuses formulations promettent la panacée sans pour autant répondre aux exigences du médicament en termes d’études cliniques. On se contente alors de quelques études en tube, voire « en souris » jusqu’à trouver un argument d’allure scientifique dans une forme d’allure médicament… le tour est joué : votre shoot de nature est prêt! Ainsi, chaque année voit naître sur les étals une nouvelle proposition tendance, allant du « super-aliment » du bout du monde à la plante exotique « utilisée traditionnellement » (pourquoi, on ne sait pas) tout en étant parfaitement adaptée à la lutte contre les maux occidentaux.

Se laisser séduire par cet ailleurs fantasmé est humain, mais peut confiner à la naïveté voire à l’irresponsabilité…

D’une part, ces plantes font partie d’un écosystème parfois fragile et l’utilisation traditionnelle vantée reste souvent à définir dans des recherches complexes et interdisciplinaires, loin de la seule pharmacologie. L’exposé de molécules n’est pas une preuve en soi d’efficacité, ni de scientificité.

D’autre part, si la création d’une demande, souvent éphémère, peut être une opportunité économique pour les populations autochtones, il peut aussi s’agir d’un pillage, les produits dits naturels ne dérogeant pas aux lois du marché et de la spéculation.

En effet, certaines de ces plantes ne sont pas ou mal cultivables (l’Harpagophytum procumbens et le Griffonia simplicifolia par exemple), ce qui menace la survie de l’espèce, au-delà de celle des cueilleurs locaux. Certaines de ces plantes sont utilisées localement pour l’alimentation, comme le quinoa par exemple, dont la mise sur le marché mondial a fait flambé le prix et rendu peu accessible aux autochtones. Il est maintenant cultivé en Europe et des filières plus équitables sont développées.

 

Pourtant, la pharmacopée française compte près de 350 plantes loin d’être parfaitement explorées mais bien connues empiriquement.

Elles complètent ou remplacent de façon pertinente l’allopathie de synthèse pour de nombreux troubles fonctionnels et accompagnent le traitement de pathologies chroniques. Malheureusement, les producteurs sont peu nombreux. Nous importons une majeure partie de plantes poussant pourtant sur nos sols ! Les connaissances se perdent et sont parfois méprisées pour leur trop grande proximité (certaines plantes réduites au statut de mauvaise herbe que l’on piétine ou arrache), pour leur caractère alimentaire ou l’aspect désuet de certaines formulations (tisane ou teinture mère) : nous soigner avec des plantes qui poussent à nos pieds comme nos arrières grands-parents, nous valons mieux que ça, non ? Nous sommes modernes !

Le progrès consisterait pourtant à garder ce qui fonctionne et à évaluer ce qui ne fait pas ses preuves pour l’améliorer. En cela, les nombreuses connaissances accumulées par nos ancêtres n’ayant pas connu la Sécu, ni les antibiotiques sont précieuses et demandent à être éclairées par les outils de notre arrogante modernité. N’oublions pas qu’une bonne partie des médicaments est issue du règne végétal, et que près de 80% de la population mondiale se soignent avec des plantes, les médicaments leur étant peu accessibles financièrement. La question n’est donc pas tant de savoir s’ils vont mieux que nous par le prisme médical, mais ce qu’ils font et comment ils le vivent.

Quant aux super-aliments, là encore, demandez aux anciens ou ouvrez les grimoires européens, vous y trouverez l’ortie, les baies de sureau, le cynorrhodon, l’argousier et tant d’autres qui ont permis la survie en périodes de disette.

Oui, avoir accès aux plantes exotiques est une chance qui permet de voyager par les sens, mais n’en faisons ni une obsession ni un dogme, varions les plaisirs comme nous avons appris à le faire avec les épices, soyons curieux du proche comme de l’éloigné, essayons d’être équitables et raisonnés… Soyons citoyens du monde, en somme.

Et nous, professionnels : transmettons, aidons à éclaircir la nébuleuse et permettons l’émancipation tout en protégeant les ressources. N’entretenons pas le mirage d’un ailleurs préservé qui viendrait à notre rescousse, ni un discours scientiste exagéré, ni encore du mythe d’une nature par essence bienveillante… Nous en faisons partie !

Adeptes et professionnels de la phytothérapie, gardons la tête froide et l’esprit critique.

Si nous voulons nous « écologiser » ou nous donner bonne conscience, immergeons-nous activement dans la nature, ressentons là, agissons quotidiennement pour la biodiversité, plutôt que de l’avaler frénétiquement dans des concentrés industriels et destructeurs.

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